HADOPI : les poids lourds sont pas contents

Propagande

Il est bien loin temps où Christine Albanel, alors ministre de la Culture et Franck Riester, rapporteur du projet de loi se targuaient d’un magnifique accord populaire où dans un large consensus, industriels, fournisseurs d’accès, associations d’utilisateurs du Net et ayants-droit signaient les yeux fermés les accords de l’Elysée qui ont engendré HADOPI.

Les moyens de sécurisation que la HADOPI doit labelliser sont la cible d’une nouvelle attaque, et pas des moindres. La mastodonte du Net, Yahoo, Microsoft et Google, par le biais de la CCIA (Computer and Communications Industry Association) s’inquiètent de voir une autorité administrative dicter ce que le marché de la sécurité tenait bien en main jusque là. Selon Numerama, cet appel serait renforcé par le fait que la HADOPI a le pouvoir d’obliger les concepteurs de logiciels à se plier à ces spécifications “même au delà de la lutte contre le piratage“. La CCIA semble également craindre que la HADOPI ne vienne entraver l’apparition d’autres solutions technologiques.

L’argumentaire de la CCIA tient en trois points :

Le premier concerne la pressante obligation faite aux particuliers d’installer un dispositif qui ne répond pas forcément à ses besoins. Même si l’utilisateur est libre de l’installer ou de ne pas l’installer, s’il veut prouver sa bonne foi, l’installation de cette solution pourrait lui valoir les faveurs devant le tribunal. La CCIA pointe du doigt le sentiment que certains utilisateurs pourraient avoir en se sentant “présumés coupables” à moins qu’il n’acceptent d’installer ce dispositif. La CCIA rappelle le risque non négligeable d’ “encourager des comportements indésirables par des gouvernements répressifs“.

Le second argument, un peu plus discutable à mon sens car il glisse vers le procès d’intention, stigmatise un comportement du logiciel dont je n’ose croire qu’il finisse par être validé : celui de la liste de blocage. Je disais “discutable” car cette “fonctionnalité” est tout simplement inacceptable, nous avons déjà pu constater qu’un gouvernement, même démocratique, devant une telle tentation, ne sait résister à rayer du Net quelques sites qui n’ont rien à voir avec la mission initiale qu’il souhaitait confier à un tel outil. La liste de blocage consisterait en une liste transmise par la haute autorité aux éditeurs de ces solutions, elle serait tenue secrète (enfin jusqu’au moment où elle fuitera ou sera récupérée par un petit malin qui aura sniffé sa connexion ou décompilé son client)… Dans cette perspective, j’espère que la HADOPI ne commettra pas la bourde de spécifier un tel outil, ni même AUCUN mécanisme opaque visant à altérer l’accès à certains contenus sans que l’utilisateur n’en soit informé en toute transparence..

Dernier argument auquel j’adhère pleinement : le projet stigmatise des protocoles, particulièrement le P2P et la technologie de Bittorent qui sert à acheminer également des contenus légaux et qui représente une providence pour de nombreux créateurs qui souhaitent se faire connaitre et qui n’ont pas forcément les moyens de s’offrir un hébergement et de la bande passante. Faut-il encore rappeler qu’HADOPI est en train de profondément modifier la topologie du réseau et les usages (j’entends par usage le fait que les utilisateurs migrent vers des solutions centralisées, s’éloignant encopre un peu plus du modèle acentré et neutre sur lequel l’Internet repose.

Le message de la CCIA est assez clair pour être pris au sérieux et surtout, il démontre, une fois de plus, qu’HADOPI est un texte bâclé, ni fait ni à faire, pour lequel les professionnels n’ont pas été consultés, ou pas écoutés. Les signataires du large consensus des accords de l’Elysée, comme Xavier Niel l’avait d’ailleurs souligné, la méthode Olivennes n’était qu’une mascarade convenue.

Cet épisode est bien là pour nous rappeler que les labs d’HADOPI auront bien du mal à nous faire oublier les carences des parlementaires qui inconscients, ont muselé l’opposition pendant les débats contre tout bon sens. En muselant toute opposition, le gouvernement a réussi a créer une situation bien embarrassante pour lui même, brandissant des sondages bidonnés qui indiquaient que l’HADOPI étaient plébiscitée par les Français, sans parler des pétitions bidons signées par des enfants et même des personnages de science fiction.

Comment une loi si populaire peut-elle rencontrer autant d’obstacles pour son application ? Peut-être parce qu’à force de demander des enquêtes bidons, les commanditaires finissent par y croire… bêtise ou naïveté ? Toujours est-il qu’il est temps que le législateur se réveille et comprenne enfin qu’on ne peut passer en force sur Internet comme on le fait pour d’autres choses. Internet est un écosystème complexe, vivant, auto suffisant, et auto régulé, basé sur les concepts d’ouverture et de neutralité.

Les politiques qui se félicitaient du fait que les français n’aient pas de mémoire vont devoir s’y faire… le Net en a une, lui, de mémoire, et les mensonges des défenseurs de ce texte de loi remonteront, uns par uns, ils seront à chaque fois bien plus destructeurs que n’importe quel déni de service sur le site de la HADOPI.

On adapte pas le Net à une politique, on adapte sa politique au Net…

26 réponses sur “HADOPI : les poids lourds sont pas contents”

  1. Un excellent article de ta part et un peu de baume au cœur pour tous. 😉

    Espéreront que l’HADOPI finira par reculer finalement et que sa chute emporteras tout le reste. 🙂

  2. “Les politiques qui se félicitaient du fait que les français n’aient pas de mémoire vont devoir s’y faire… le Net en a une, lui, de mémoire”

    Et si le but final c’était d’imposer la censure de la mémoire avant 2012…

    Ok ils n’oseraient peut-être pas aller jusqu’à filtrer les vidéos d’anciens discours et autres, mais ça fait peur de penser que c’est la direction que ça prend.

      1. Tu sais, s’entendre avec dailymotion et youtube en leur imposant un droit à l’oubli, et 80% de la population n’ira pas chercher plus loin.

        Le mediakit de la Quadrature risque de montrer tout son intérêt.

      2. Bah que savons nous exactement du fameux “droit a l’oubli” que les politiques souhaitent voir émerger, sous couvert, bien sur, de proteger la vie privée de “Barbie pouffiasse-Michu” qui aurait laissé trainé des photos “pas glop” du jour de ses 18 ans et, qui serait pénalisé injustement lors de son entretien d’embauche a 30 ans …
        Ne pensez-vous pas que sur ce coup la nos politiques aimeraient plutôt rendre amnesique internet a leur sujet ?
        Autant, faire une recherche ds les archives de l’INA peut s’averer laborieux, qu’aucun journaliste ne l’a jamais fait ce qui pourtant serait salutaire souvent (ressortir les discours et promesses d’antan et comparer avec les réalités et discours du jours …, autant Monsieur et Mme Michu, peuvent via internet aisement acceder a toutes ces infos … Que devient le mensonge comme moyen de vivre si tout un chacun peut aisement demontrer que vous mentez ?

        1. Parfaitement d’accord avec toi, le droit à l’oublie est une escroquerie intellectuelle : elle ne tient pas la route techniquement et juridiquement, seuls les puissants pourront en jouir, surement pas madame michu

    1. « Les politiques qui se félicitaient du fait que les français n’aient pas de mémoire vont devoir s’y faire… le Net en a une, lui, de mémoire »
      Et c’est bien ce qui les fait suer !
      D’où ces tentatives désordonnées de faire “main basse” sur le Net et de causer de droit à l’oubli.
      Le droit à l’oubli n’existe pas dans la presse pourquoi devrait-il exister sur le Net ?
      Quand on fait des conneries on assume.

      db

    1. Je suis pas mal cette histoire du filtrage, ou plutôt ici du blocage, initié par l’ARJEL pour les jeux en ligne là où tout le monde l’attendait pour les contenus pédopornographiques avec LOPPSI.
      NKM avait même juré par tout les grands dieux que ce n’était prévu que pour les sites pédopornographiques, en attendant ces sites ne sont pas bloqués alors que ceux de jeux en ligne le sont.
      Maintenant, appliquer ceci à HADOPI est bien plus complexe. Exemple : je poste un simpson sur Youtube… l’Etat ne filtre pas youtube.

      Le blocage de sites (par DNS/ BGP, IP etc…) est une problématique très différente de dépolluer le net de ses contenus pirates pour reprendre l’expression de Nicolas Sarkozy. L’achèvement ultime de cette finalité, c’est le filtrage des contenus par DPI.

      1. D’ailleurs, puisque tu suis ça de prèt, un petit billet récapitulatif sur l’état actuel du filtrage/blocage, aussi bien sur le plan législatif que le plan technique, serait le bienvenu.

  3. “Internet est un écosystème complexe, vivant, auto suffisant, et auto régulé”

    c’est bizarre, j’ai entendu pareil pour les marchés financiers 🙂

  4. moi je m’intérroge sur la limite que les géants du net se donne, dans leurs actions. car s’il ne sont pas près à se laisser éclater leur business model et toutes perspectives d’évolutions pas un petit pays qui lance une loi aussi liberticide, jusqu’ou sont ils prets à aller pour protéger leurs idéaux mais aussi leurs capitaux ?

  5. “Je disais « discutable » car cette « fonctionnalité » est tout simplement inacceptable”

    Ouais, ce n’est pas justement ce que faisait le logiciel d’Orange ?

    db

  6. Juste pour info personnelle, olivier laurelli et bluetouff sont-ils la même personne? (ou sinon qui à oublier de préciser qu’il citait les propos de l’autre?)

    1. argh, saurais-tu me dire quel proxy filtrant est utilisé ? SI c’est un voeux de ta boite ou si mon blog est une victime collatérale d’une liste à la con ?

  7. Si j’avais lu les commentaires, j’aurai évité ce double post inutile.
    Très bon blog ceci dit.

    Bonne continuation.

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