Essai · Printemps 2026

Auditer l'opacité

Anatomie d'une crise qu'on ne veut pas voir

Bluetouff

Sommaire

Préface

Note au lecteur, sur Bitcoin

Prologue. Quand j'ai compris que tout était relié


Partie 1. Le monde que Phil a vu venir

Chapitre 1. Crises et bascules : pourquoi cette époque n'est pas comme les autres

Chapitre 2. La grande déconnexion : prix, valeur, et tout ce qui se cache entre les deux


Partie 2. L'opacité comme produit financier

Chapitre 3. Le retour du prêteur de l'ombre

Chapitre 4. La fabrique du flou

Chapitre 5. Quand l'assureur devient banquier


Partie 3. Les passerelles invisibles

Chapitre 6. Le yield comme drogue

Chapitre 7. Quand la crypto absorbe la finance ancienne

Chapitre 8. Le grand pari du dollar synthétique


Partie 4. La géopolitique de la valeur

Chapitre 9. La fin du consensus monétaire

Chapitre 10. Le yen, les Treasuries, la mèche japonaise

Chapitre 11. Le régulateur a toujours un coup de retard


Partie 5. La décentralisation à l'épreuve d'elle-même

Chapitre 12. Le mirage de la décentralisation

Chapitre 13. Ce qu'elle peut quand même


Épilogue

Sources et bibliographie

Lexique des acronymes et termes techniques


LiminairePréface

Ce livre n'aurait pas existé sans La Crise de Valeur(s) de Phil Roux. Pas comme un hommage de circonstance, mais comme une dette intellectuelle précise. Quand Phil a publié son texte il y a quelques mois, il a fait une chose rare. Il a posé la question que personne d'autre ne posait : qu'est-ce que ça vaut, cette économie qu'on regarde tourner, quand ce qu'on appelle la valeur ne correspond plus à ce qu'on appelle le vrai ? La plupart des livres qui parlent de finance contemporaine commencent par les solutions, ou par les scandales. Phil a commencé par la question. Et il a tenu cette question pendant deux cents pages, en la déclinant sous tous les angles, biologique, technique, monétaire, philosophique, sans jamais se laisser distraire par la facilité du diagnostic ou du remède.

Quand j'ai lu son manuscrit avant publication, j'ai compris qu'il manquait un compagnon de route à son livre. Pas une suite, pas une réfutation, pas une vulgarisation. Un compagnon. Un texte qui prenne ses questions et les déploie dans le présent vif des recompositions qu'il avait diagnostiquées, avec les outils d'enquête qui sont les miens.

Les deux lectures ne se concurrencent pas. Elles se complètent, et le lecteur lucide pourra y puiser ce qui éclaire son propre questionnement. Nos désaccords sont précieux. Je les ai laissés respirer plutôt que de les masquer.

Je dois préciser maintenant ce que ce livre n'est pas, parce que le titre et certains chapitres peuvent prêter à confusion. Ce livre ne prédit pas la prochaine crise financière. Il ne dit pas qu'elle arrive en mars, en septembre ou l'année prochaine. Il ne désigne pas un actif comme le détonateur certain de l'explosion, et il ne contient aucun calendrier d'effondrement. Si vous cherchez ce genre de prophétie, mille auteurs vous la vendront ailleurs, en général avec un sens commercial très supérieur au mien. Ce livre fait autre chose. Il décrit une plomberie financière contemporaine, ses canalisations principales, ses joints fragiles, ses zones d'opacité, ses interconnexions invisibles. Il le fait avec un œil critique, parfois sévère, mais sans présupposer que telle ou telle pièce va lâcher demain. Il pourrait tenir des années. Il pourrait casser dans six mois. La question n'est pas là. La question est : comprend-on, oui ou non, comment cette plomberie est faite ? Et si elle lâche un jour, sera-t-on capable de lire ce qui se passe sans dépendre du commentaire en temps réel des acteurs qui auront le plus à gagner à l'expliquer dans leurs propres termes ?

Ce livre s'adresse à ce que j'appelle, dans toutes ses pages, le citoyen lucide. Celui qui sent que quelque chose ne va pas, qui n'a ni le temps ni les outils techniques pour le formuler précisément, mais qui veut comprendre. Il ne demande pas d'expertise financière préalable. Il demande de l'attention, parfois de la patience sur quelques passages techniques, et une disponibilité d'esprit qui consiste simplement à accepter que les choses importantes ne se laissent pas résumer en trois minutes de plateau télé.

Une dernière chose. Ce livre arrive à un moment précis. Au printemps 2026, alors que les marchés financiers occidentaux affichent des records, que la presse économique célèbre la résilience du système, et que les autorités prudentielles répètent dans leurs rapports trimestriels que tout est sous contrôle. Si vous lisez ces pages dans dix ans, vous saurez ce que cette résilience valait. Si vous les lisez dans dix mois et que les mécanismes que je décris se mettent à bouger sous vos yeux, vous aurez la grammaire pour les lire. Et si rien ne bouge, si la plomberie tient, vous aurez quand même appris comment elle est faite, ce qui me semble une bonne raison de lire un livre.

Phil ouvre son livre par une intuition forte : la crise n'est pas la destruction, c'est une opportunité de transformation. J'ai fait mienne cette intuition et je l'ai radicalisée pour mon propre usage en une formule plus brutale : le chaos est une opportunité, à condition de l'avoir préparé. Nos deux livres sont notre préparation modeste. Le reste appartient à ce qui vient.

Bluetouff Printemps 2026


AvertissementNote au lecteur, sur Bitcoin

Avant d'ouvrir le livre, je dois préciser une chose pour éviter tout malentendu pendant la lecture. Quand je parle de crypto, dans la quasi-totalité des pages qui suivent, je parle de la finance décentralisée. La DeFi. Les stablecoins yield-bearing, les protocoles de prêt comme Aave ou Maple, les fonds tokenisés comme BUIDL ou Ondo, les dollars synthétiques comme USDe, les DAO et leurs gouvernances captées. C'est cet écosystème-là que j'analyse, critique, démonte. C'est lui qui s'est laissé absorber par la finance traditionnelle, lui dont les outils d'organisation ont été retournés contre leur promesse politique initiale, lui dont les rendements à deux chiffres cachent des risques que personne ne nomme.

Bitcoin n'est pas la DeFi. Bitcoin est à part.

C'est un protocole monétaire au design volontairement minimaliste, qui ne permet pas les smart contracts complexes sur lesquels repose toute la machinerie que je décris dans ce livre. Il n'a pas de DAO qui gouverne son code, pas de fondation qui contrôle son émission, pas de venture capitalist accroché à un seuil de quorum. Il fait une seule chose, et il la fait depuis 2009 sans interruption. Les critiques que je formule sur la décentralisation politique capturée, sur les mécanismes de yield qui transforment l'épargne en variable d'ajustement, sur l'idéal cypherpunk dévoyé par les grands gestionnaires d'actifs, ces critiques ne s'appliquent pas à Bitcoin. Pas parce que Bitcoin serait au-dessus de toute critique, il en mérite d'autres et on peut en discuter ailleurs. Mais parce que ce livre n'est pas écrit contre lui. Si vous êtes bitcoineur convaincu, vous pouvez lire ces pages sans inquiétude. Je ne viens pas vous attaquer.

J'ajoute une note personnelle parce qu'elle éclaire la posture depuis laquelle j'écris. J'ai loupé le train Bitcoin en 2010, à l'époque où une poignée de cypherpunks dont je connaissais les écrits faisaient circuler ses premiers blocs entre eux. J'aurais dû voir. Je n'ai pas vu. Je suis ensuite resté à distance de l'écosystème crypto pendant une décennie, parce que ce que je voyais alors, c'était surtout l'agitation spéculative qui entourait ces nouveaux outils, et que cette agitation me masquait ce qui se jouait en dessous.

Mon illumination est venue tardivement, en 2021. Tardivement, et dans des conditions qui auraient pu me décourager définitivement. À cette époque, les NFT et les altcoins explosaient dans tous les sens, les réseaux sociaux étaient saturés de promesses de gains rapides, de jetons inventés en quelques heures, de communautés bruyantes formées autour d'objets que personne ne comprenait. Ce bruit-là, ce vacarme spéculatif, masquait deux chefs-d'œuvre techniques et politiques que peu de gens prenaient le temps de regarder vraiment : Bitcoin d'un côté, Ethereum de l'autre. Bitcoin pour ce qu'il est, une monnaie souveraine sans souverain, fonctionnelle depuis plus de dix ans. Ethereum pour ce qu'il rend possible, une infrastructure de programmabilité qui transforme la blockchain en machine à exprimer des contrats économiques en code public et auditable.

C'est précisément la programmabilité d'Ethereum qui a déclenché chez moi cette illumination tardive. Découvrir qu'on pouvait écrire en quelques lignes de code visible par tous une logique économique entière, qu'on pouvait inscrire dans le marbre d'une blockchain les règles d'un système qui s'exécuterait ensuite sans qu'aucun acteur dominant ne puisse les changer en cachette, c'était toucher à quelque chose qui résonnait directement avec mes vingt-cinq années d'enquête sur les dispositifs d'opacité. Une promesse exactement opposée à celle que je traquais depuis le début de mon parcours. Une architecture de transparence radicale, dans un monde habitué à l'opacité comme méthode de gouvernement.

Il faut dire ici, parce que j'y reviendrai trop peu dans les chapitres critiques qui suivent, que la DeFi a vraiment apporté quelque chose à la finance, et que cet apport doit être reconnu avant d'être contesté dans ses dérives. Elle a démontré qu'on pouvait construire des marchés de prêt sans banque intermédiaire, fonctionnels à grande échelle, accessibles depuis n'importe quel point du monde où existe une connexion internet. Elle a démontré qu'on pouvait exécuter des transactions complexes en quelques secondes, là où la finance traditionnelle met plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, pour faire la même chose à travers ses chambres de compensation, ses correspondants bancaires, ses dépositaires centraux. Elle a démontré qu'on pouvait offrir des produits financiers à des populations entières que les institutions traditionnelles ne servaient pas, par choix ou par contrainte réglementaire. Elle a démontré, surtout, qu'un système financier pouvait être radicalement transparent sans que cette transparence empêche son fonctionnement, et que les utilisateurs eux-mêmes pouvaient en auditer les positions en temps réel sans avoir à attendre les rapports trimestriels d'une commission spécialisée.

Ces apports ne sont pas mineurs. Ils ont déjà transformé certaines pratiques de la finance traditionnelle elle-même, qui s'est mise à intégrer ce qu'elle pouvait du modèle décentralisé. Les fonds tokenisés que je décris dans le chapitre sept sont l'illustration la plus évidente de ce transfert technologique. Les expérimentations des banques centrales sur les monnaies digitales en sont une autre. La pression compétitive sur les frais de transfert internationaux, dont profitent désormais des centaines de millions de travailleurs immigrés, en est une troisième. Quand je critique la capture politique de la DeFi par les acteurs financiers traditionnels, ce n'est donc pas pour disqualifier la technologie qui la rend possible. C'est précisément parce que cette technologie mérite mieux que ce qu'on en a fait jusqu'ici.

Ce qui veut dire, en pratique, que mes critiques de la DeFi dans la suite de ce livre viennent de l'intérieur, pas de l'extérieur. Je n'écris pas en hostile au monde crypto, j'écris en témoin attentif qui a vu ce que la première promesse est devenue. Cette posture me semble la bonne. Elle interdit la complaisance, et elle interdit aussi la condescendance. C'est dans cet esprit que je vous propose de lire la suite.


OuverturePrologue

Quand j'ai compris que tout était relié.

Phil Roux a publié il y a quelques mois un livre qui s'appelle La Crise de Valeur(s). Phil est un homme à cheval sur deux mondes que personne ne pense à relier : la finance et la tech. Pas la finance des plateaux télé, pas la tech des conférences à billets. La finance comme architecture de la valeur, la tech comme architecture de la confiance. Il a passé sa vie professionnelle à observer comment ces deux architectures se déforment, se rapprochent, et finissent par parler la même langue, celle des mécanismes d'opacité. Quand son livre est sorti, il décrivait un monde en gestation. Une crise qui s'annonçait, des solutions qui s'esquissaient, un horizon qu'il fallait apprendre à lire.

J'ai refermé son livre avec deux convictions. La première, c'est que sa lecture était juste, profondément juste. La seconde, c'est qu'elle s'arrêtait trop tôt. Pas par défaut de pensée, par calendrier. Phil avait écrit ce qui était visible au moment où il rédigeait. Six mois plus tard, ce qu'il décrivait comme un horizon en formation devenait un présent en train de se dérouler. Et ce présent-là, il manquait quelqu'un pour le raconter avec les outils que j'ai appris à manier au fil de mon parcours, ceux de l'enquête sur l'opacité du pouvoir, qu'il soit étatique, industriel ou financier. Ce livre est ma tentative.


Le 10 octobre 2025, j'étais devant mes écrans. Pas par hasard, je suivais l'annonce de la veille, ces tarifs douaniers à 100 % que Trump promettait à la Chine, et je voulais voir ce que les marchés crypto en feraient. Ce qu'ils en ont fait, c'est 19 milliards de dollars de positions liquidées en quelques heures. Le plus gros événement de déleveraging de l'histoire de cette industrie. Le Bitcoin a perdu vingt mille dollars en une nuit. Un stablecoin synthétique appelé USDe, que personne ne connaissait il y a deux ans, s'est échangé à 65 cents sur le plus gros exchange crypto du monde alors qu'il valait encore 99 cents partout ailleurs.

J'ai regardé ça avec l'œil de quelqu'un qui a passé sa vie professionnelle à enquêter sur des dispositifs d'opacité. Pas le crash. Le crash, c'est banal. Ce qui m'a saisi, c'est ce que ce crash révélait : la séparation entre la crypto et la finance traditionnelle, que les régulateurs comme les acteurs eux-mêmes brandissent à chaque audition parlementaire pour justifier des règles différentes et des surveillances séparées, n'existait plus. Si elle avait jamais vraiment existé.

Le Bitcoin tombait, oui. Mais en tombant, il faisait tomber des prêts garantis par des BDC américaines. Qui faisaient tomber des assureurs-vie possédés par du private equity. Qui vendaient des Treasuries pour honorer leurs ratios. Qui poussaient les yields à la hausse. Qui pesaient sur le private credit classique. Qui contaminait à nouveau la crypto, qui retombait. Une boucle. Un système nerveux dont personne n'avait dessiné le câblage, parce qu'admettre qu'il existait aurait obligé à le réguler.

J'ai compris ce soir-là que Phil avait raison, mais qu'il avait raison plus vite et plus fort qu'il ne le pensait. La crise de valeur(s) qu'il décrivait ne se préparait pas. Elle se déployait déjà. Et personne ne le disait, parce que personne n'avait l'angle pour le dire.


Cet angle, je crois l'avoir.

En 2012, j'ai téléchargé sur Google des documents que l'Agence nationale de sécurité sanitaire avait laissés en accès libre sur son extranet. La justice française m'a condamné parce que j'aurais dû savoir que ces documents publics ne l'étaient pas vraiment. L'affaire porte mon pseudo. Bluetouff. Quatorze ans plus tard, je regarde le système financier et je vois la même chose, en plus grand, en plus violent, en plus profitable pour ceux qui le manipulent. Des fortunes immenses valorisées sur des actifs que personne n'audite vraiment. Des passerelles entre marchés dont chacun jure qu'ils sont étanches. Et quand un journaliste, un régulateur ou un investisseur particulier tente de regarder ce qu'il y a derrière les bilans, on lui répond la même phrase qu'on m'a dite à moi : ce n'est pas votre métier.

L'opacité comme dispositif de pouvoir, c'est mon terrain. Surveillance d'État, GAFAM, vente d'armes numériques aux dictatures, fuites de données, intimidations judiciaires des journalistes. À chaque fois, la même mécanique fondamentale : transformer l'asymétrie d'information en levier de domination. La finance contemporaine ne fait rien d'autre. Elle a juste appris à le faire à des échelles que les régulateurs ne savent plus mesurer, avec des outils que les juges ne savent plus lire, et au profit d'acteurs que les politiques ne savent plus contraindre.

Ce livre est ma réponse à la phrase ce n'est pas votre métier.


Ce livre n'est pas un manuel d'investissement. Je ne vous dirai pas quoi acheter ni quand vendre. Il n'est pas non plus une prédiction d'effondrement. Je n'ai pas de boule de cristal et je me méfie de ceux qui en agitent. Il n'est pas un pamphlet libertarien contre toute régulation, ni une apologie aveugle de la crypto. La crypto, j'y vois autant de promesses qu'elle en porte, autant de pathologies qu'elle en reproduit. Ce livre est un audit, au sens technique du terme. On va ouvrir les capots qu'on nous dit de ne pas ouvrir. On va lire le code qu'on nous dit qu'on ne saurait pas comprendre. On va cartographier les passerelles qu'on nous jure inexistantes. Et on va le faire avec un outil que personne ne mobilise jamais sur la finance : la grammaire du hacker. Une surface d'attaque, ça se cartographie. Un mécanisme d'opacité, ça se documente. Un système, ça s'audite, qu'il soit fait de lignes de code ou de lignes de bilan.

Vous, lecteur, vous êtes ce que j'appelle le citoyen lucide. Vous sentez depuis longtemps que quelque chose ne va pas. Vous lisez les commentaires rassurants des grandes banques et quelque chose résiste en vous. Vous écoutez les annonces des régulateurs et vous voyez bien qu'ils courent après un train qu'ils ne rattraperont pas. Vous regardez les commentateurs de plateau expliquer que tout est sous contrôle, et vous trouvez ça étrange qu'il faille répéter aussi souvent que tout est sous contrôle. Vous n'êtes ni économiste, ni trader, ni régulateur. Vous êtes juste quelqu'un qui veut comprendre. Ce livre est pour vous.

Et il porte une promesse que je veux faire claire dès l'ouverture : le chaos est une opportunité. C'est ma conviction, celle qui me fait écrire ces lignes plutôt que de me résigner. Comprendre la mécanique du système financier contemporain n'est pas un exercice morbide. C'est l'inverse. C'est ce qui permet de ne plus la subir le jour où elle déraillera, s'il arrive qu'elle déraille. C'est ce qui ouvre l'espace pour imaginer ce qui pourra venir après. Phil a écrit le livre de l'après. Le mien est celui du pendant. Les deux se complètent.

Bluetouff


Chapitre 1Crises et bascules : pourquoi cette époque n'est pas comme les autres

Un système, c'est la cible d'un hacker.

I. Le rituel du nothingburger

J'ai pris l'habitude, depuis des années, de regarder les conférences de presse de Jerome Powell. Pas par fétichisme, par hygiène professionnelle. Quand le président de la Réserve fédérale américaine parle, il oriente plusieurs milliers de milliards de dollars par la seule manière dont il choisit ses adverbes. Patient. Cautious. Data-dependent. Le langage des banques centrales est devenu un dialecte à part entière, codé, prévisible, étudié à la loupe par des armées d'analystes payés à interpréter le glissement d'un mot vers un autre.

Il y a une scène qui se rejoue à chaque fois. Powell s'installe à son pupitre, lit une déclaration préparée, prend les questions, glisse trois ou quatre formules qu'il a déjà prononcées dix fois cette année. Les marchés réagissent en temps réel pendant qu'il parle. Les indices oscillent de 0,3 % dans un sens, puis dans l'autre. CNBC affiche les courbes en direct. Les commentateurs spéculent sur le sens caché d'un sourire. Et puis, vers la fin, le rituel atteint son sommet : quelqu'un pose une question sur le risque systémique. Sur le private credit. Sur le shadow banking. Sur ce qui se passe vraiment dans les recoins du système. Powell répond. Toujours la même réponse, dans des variantes mineures.

The banking system is sound and resilient.

We're monitoring the situation closely.

We don't see any imminent risk to financial stability.

Les marchés se calment. Les commentateurs hochent la tête. Le lendemain, dans les journaux, on parle de nothingburger, un mot apparu dans le jargon trader pour désigner ces conférences où, finalement, il ne s'est rien passé. Powell n'a rien dit qui pouvait inquiéter ou enthousiasmer durablement. Le marché digère, classe l'événement, passe à autre chose.

J'ai regardé tellement de nothingburgers que je peux les anticiper. Et c'est précisément cette familiarité qui m'a fait sursauter le 11 octobre 2025.

Le crash de la veille avait pulvérisé 19 milliards de dollars de positions levier sur les marchés crypto. Un exchange majeur avait affiché un stablecoin à 65 cents pendant plusieurs minutes. Des prêteurs subprime américains s'effondraient en chaîne. Trois banques régionales avaient annoncé des charges-off importantes la semaine précédente. Le lendemain matin, j'attendais une réaction officielle. N'importe laquelle. Une note de la Fed. Un communiqué du Trésor. Une déclaration de Janet Yellen, de Powell, de qui vous voulez.

Rien.

Pas de communiqué. Pas de note. Pas de tweet inquiet. Juste, le surlendemain, une intervention de routine d'un sous-secrétaire au Trésor expliquant que the financial system continues to function smoothly, et que isolated incidents in the crypto sector ne révélaient no broader systemic concerns. Le nothingburger habituel. La même bouche en cul-de-poule qu'à chaque conférence Powell. Comme si rien ne s'était passé.

C'est cette nullité du commentaire officiel qui m'a fait basculer. Pas le crash en lui-même. Le crash, je l'avais vu venir avec quelques amis qui suivent ces marchés depuis dix ans. C'est l'écart entre ce qui se passait et ce qu'on en disait qui m'a saisi. Cet écart-là, je le connaissais. Je l'avais déjà vu, dans un autre domaine, avec d'autres acteurs. Je l'avais déjà documenté.

Ce livre commence à cet instant précis : quand j'ai compris que les techniques d'opacité que j'avais traquées dans le numérique étaient à l'œuvre, à la même échelle, avec les mêmes ressorts, dans la finance contemporaine.

II. La longue mémoire des bulles

Tout le monde croit son époque exceptionnelle. C'est probablement la propriété la plus partagée et la plus fausse de la condition humaine. Quand vous lisez les chroniques de la bulle du Mississippi à Paris en 1720, vous y trouvez les mêmes formulations que dans les pages économiques de 2026. Cette fois, c'est différent. Les fondamentaux justifient les valorisations. Une nouvelle ère commence.

L'histoire mérite d'être racontée, parce qu'elle est moins connue qu'elle ne devrait l'être et qu'elle anticipe à peu près tout ce que ce livre va décrire. John Law, Écossais, joueur professionnel et théoricien de la monnaie, convainc en 1716 le Régent Philippe d'Orléans qu'il peut effacer la dette colossale léguée par les guerres de Louis XIV en inventant un mécanisme inédit. Une banque autorisée à émettre du papier-monnaie, la Banque Générale, fondée la même année. Une compagnie commerciale dotée du monopole d'exploitation de la Louisiane, la Compagnie d'Occident, créée en 1717. Et un système de circulation entre les deux, dans lequel les créanciers de l'État échangent leurs titres de dette contre des actions de la compagnie. La dette publique est transformée en participation à un projet économique fabuleux. Sur le papier, tout le monde y gagne.

Le succès est immédiat. La Compagnie absorbe en 1719 les compagnies du Sénégal, des Indes Orientales, de la Chine, et devient la Compagnie des Indes. Law cumule progressivement les fonctions de contrôleur général des finances, de directeur de la banque et de patron de la compagnie. Une propagande savante, faite d'estampes et de récits enthousiastes, présente la Louisiane comme un pays de cocagne. Les actions de 500 livres de valeur nominale franchissent les 1 000 livres, puis les 5 000, puis les 9 000 au début de 1720. Tout Paris se précipite rue Quincampoix pour acheter. La bourgeoisie nouvelle s'enrichit en quelques mois, à tel point qu'on invente pour la décrire un mot qui restera : la mode du millionnaire.

Le problème, c'est que les richesses promises ne se matérialisent jamais. La Louisiane n'est pas un Eldorado, c'est un territoire marécageux dont les premiers colons meurent par dizaines. Les revenus de la compagnie restent maigres face à la masse de papier-monnaie en circulation. Au printemps 1720, le décrochage commence. En mai, Law tente un arrêt qui réduit autoritairement la valeur des actions et des billets, déclenche une révolte populaire, et doit faire machine arrière. La confiance est détruite. À l'automne, l'action est retombée vers 3 500 livres et continue de chuter. Law fuit la France en décembre 1720. Il mourra ruiné à Venise neuf ans plus tard.

Vous retrouvez dans cet épisode, à trois siècles de distance, tous les ingrédients que ce livre va explorer dans le monde contemporain. La monétisation de la dette publique par un produit financier sophistiqué, exactement comme le GENIUS Act le propose aujourd'hui avec les stablecoins. La fusion d'une banque, d'une compagnie privée et d'un monopole d'État dans une structure que personne ne sait plus auditer, exactement comme les conglomérats Apollo-Athene ou BlackRock-Aladdin que nous verrons dans les prochains chapitres. La propagande sophistiquée qui transforme un investissement risqué en évidence partagée, exactement comme les communications institutionnelles d'aujourd'hui sur la résilience du système. Et l'effondrement final qui ruine les petits porteurs, après que les initiés ont eu le temps de sortir tranquillement, exactement comme dans toutes les bulles depuis.

La leçon de la bulle du Mississippi n'est pas que les humains sont irrationnels. La leçon, c'est qu'à chaque génération, l'instrument financier change, mais le mécanisme reste identique. La même année que Law s'effondre en France, les Anglais s'emballent pour la Compagnie des mers du Sud, qui promet un monopole commercial sur des territoires que ses dirigeants n'ont même pas visités. La bulle éclate, ruine la moitié de l'aristocratie britannique, et Isaac Newton, Isaac Newton, perd environ 20 000 livres, soit l'équivalent de 20 millions de livres actuelles. La tradition lui attribue, après ces pertes, une phrase devenue célèbre, dont les historiens nous rappellent qu'elle est probablement apocryphe mais qu'on a envie de croire vraie : je peux calculer le mouvement des étoiles, mais pas la folie des hommes.

En 1929, les Américains s'endettent massivement sur marge pour acheter des actions qu'ils ne comprennent pas, dans une économie qu'ils croient à l'aube d'un cycle infini de prospérité. Quand Wall Street s'effondre le 24 octobre, le mécanisme est le même qu'à Paris deux siècles plus tôt. Promesse de rendement. Sophistication financière qui rend l'instrument opaque. Levier emprunté qui amplifie. Panique qui précipite. Intervention publique qui socialise les pertes. Le scénario ne varie que dans son décor.

2000 : la bulle internet. Des entreprises qui n'ont jamais fait un dollar de bénéfice sont valorisées plus que General Motors. Les courtiers expliquent que les "fondamentaux ne s'appliquent plus à la nouvelle économie". Quand le NASDAQ perd 78 % de sa valeur en deux ans, on découvre que les fondamentaux s'appliquaient toujours, simplement personne ne voulait les voir.

2008 : les subprimes. Là, l'instrument devient si sophistiqué que ceux qui le vendent ne comprennent plus eux-mêmes ce qu'ils manipulent. Des prêts immobiliers accordés à des emprunteurs insolvables sont reconditionnés, mélangés, structurés, notés AAA par des agences payées par les émetteurs eux-mêmes, vendus comme des produits sûrs à des fonds de pension qui les redistribuent à leurs cotisants. Quand Lehman s'effondre, on découvre que toute la pyramide reposait sur des hypothèses immobilières fantaisistes et que des centaines de banques détiennent des actifs qu'elles ne savent plus valoriser. Treize 1 000 milliards de dollars de garanties publiques sont mobilisés en quelques mois pour empêcher la pyramide de s'effondrer entièrement.

Vous voyez le pattern. Promesse, sophistication, opacité, panique, sauvetage public. Mississippi en 1720, Mers du Sud la même année, actions sur marge en 1929, dot-com en 2000, subprimes en 2008. Cinq fois, en trois siècles, la même partition. Et à chaque fois, après le crash, on retrouve les mêmes commentaires : cette crise était imprévisible, personne n'aurait pu voir venir, les régulateurs vont tirer les leçons de cet épisode exceptionnel.

III. Trois propriétés qui changent tout

Alors pourquoi je vous écris ce livre, si ce n'est qu'une crise de plus dans une histoire longue ?

Parce que cette époque cumule trois propriétés que les précédentes n'avaient pas, et qui ensemble produisent une mutation qualitative.

D'abord, la vitesse. La bulle du Mississippi a mis plusieurs années à se déployer entre 1717 et 1720. Les subprimes ont pris des trimestres à se révéler. Le 10 octobre 2025, 19 milliards de positions ont été liquidées en moins de quatre heures. Quand le yen carry trade s'est partiellement dénoué en août 2024, des centaines de milliards de dollars de positions internationales ont bougé en une journée. La vitesse change tout, parce qu'elle prive les humains du temps cognitif nécessaire pour comprendre ce qui leur arrive. À Paris en 1720, un investisseur pouvait encore prendre le temps de discuter avec ses confrères avant de vendre. En 2026, les algorithmes liquident vos positions pendant que vous lisez le titre de l'article qui explique pourquoi elles sont liquidées.

Vient ensuite l'interconnexion, et c'est ici qu'il faut commencer à dessiner ce que j'appellerai dans tout ce livre les passerelles invisibles. En 1929, le crash boursier de New York mettait quelques semaines à atteindre Londres et Paris. Les chaînes de transmission étaient lentes, peu nombreuses, identifiables. En 2008, la crise des subprimes américains a contaminé l'Europe en moins de six mois via une douzaine de canaux principaux, interbancaire, dérivés, fonds monétaires, que les régulateurs avaient au moins partiellement identifiés après coup. En 2026, les passerelles sont devenues si nombreuses, si entremêlées, si peu documentées, qu'aucune cartographie complète n'existe.

Permettez-moi de dérouler un exemple, parce que c'est central pour la suite. Un fonds de private credit américain prête de l'argent à un équipementier industriel via un véhicule structuré. Ce véhicule est partiellement refinancé par une ligne de crédit accordée par une banque régionale. La banque régionale, pour gérer son risque, vend une partie de l'exposition à une compagnie d'assurance-vie possédée par un grand gestionnaire de private equity. La compagnie d'assurance-vie a, dans son portefeuille, des positions importantes en Treasuries américaines détenues comme actifs de réserve réglementaires. Pour générer du yield supplémentaire, elle a aussi acheté un fonds tokenisé qui distribue les revenus du private credit sous forme de stablecoin. Ce stablecoin sert de collatéral sur un protocole de finance décentralisée, où des traders crypto-natifs l'empruntent pour acheter du Bitcoin avec levier. Le Bitcoin, lui, est détenu en partie par des ETF qui le rachètent ou le vendent en fonction des flux d'investisseurs particuliers américains, lesquels réagissent eux-mêmes aux annonces de Trump, qui réagit lui-même aux annonces de Pékin.

Vous avez compté ? Sept compartiments. Sept marchés que tous les manuels d'économie traitent comme des univers distincts. Et il existe, à l'instant où vous lisez ces lignes, des chaînes de transmission qui relient ces sept compartiments en quelques heures, sans qu'aucun régulateur unique ait juridiction sur l'ensemble.

Enfin, la cécité institutionnelle. Les régulateurs, les économistes, les journalistes économiques ont été formés sur un système qui n'existe plus. Ils savent lire un bilan bancaire, ils savent analyser une politique monétaire, ils savent commenter une décision FOMC. Ils ne savent pas, et c'est sans malice de leur part, cartographier des flux qui circulent simultanément sur la blockchain Ethereum, dans les bilans d'une BDC du Delaware, et dans les portefeuilles d'assureurs domiciliés aux Bermudes. La machine qu'ils sont chargés de surveiller a muté. Leurs instruments de mesure n'ont pas suivi.

Cela ne signifie pas qu'ils sont incompétents. Cela signifie qu'ils sont aveugles à des phénomènes spécifiques que leurs outils ne capturent pas. C'est exactement ce qui s'est passé en 2008 avec les CDOs synthétiques, Bernanke et Paulson ont reconnu dans leurs mémoires respectifs qu'ils n'avaient pas vraiment compris l'instrument avant qu'il ne soit trop tard. Aujourd'hui, le même phénomène se rejoue à plus grande échelle, avec plus de compartiments et plus de vitesse.

IV. L'opacité comme dispositif

Et voilà où il faut introduire la notion centrale de ce livre.

L'opacité du système financier contemporain n'est pas un accident. Ce n'est pas la conséquence regrettable d'une complexité qu'on n'arrive plus à dominer. C'est un dispositif. Un dispositif, au sens où Foucault parlait du dispositif disciplinaire : un agencement de techniques, d'institutions, de discours et de pratiques qui produit du pouvoir par sa configuration même.

Concrètement, qu'est-ce que cela veut dire ?

Cela veut dire que pour certains acteurs, pas tous, mais certains, l'opacité n'est pas un problème à résoudre, c'est un produit à vendre. Un gestionnaire de private credit qui valorise lui-même son portefeuille tous les trimestres, sans audit indépendant véritable, ne déplore pas l'absence de transparence. Il en vit. Un émetteur de stablecoin yield-bearing qui ne publie pas la composition exacte des contreparties qui sous-tendent son rendement ne subit pas l'opacité. Il la fabrique. Un assureur-vie possédé par un fonds de private equity, qui transfère des risques de private credit entre ses différentes entités juridiques domiciliées dans des juridictions à régulation souple, ne pâtit pas du flou réglementaire. Il l'organise.

L'opacité est devenue, pour cette catégorie d'acteurs, ce que la cryptographie est pour un service de renseignement étatique : un moyen de production de pouvoir. Un instrument qu'on ne souhaite surtout pas voir réglementé, parce que c'est sa nature même qui permet l'extraction de valeur. Demandez à n'importe quel CEO de fonds privé s'il veut plus de transparence sur ses valorisations, il vous expliquera que ce serait préjudiciable à l'innovation, néfaste pour la compétitivité de la place, contre-productif pour les épargnants. C'est exactement le discours qu'on entendait dans les années 2000 quand on demandait à Goldman Sachs ou Lehman de publier la composition réelle de leurs CDOs. C'est exactement le discours qu'on entend aujourd'hui de la part des grands émetteurs de stablecoins quand on leur demande la composition exacte de leurs réserves.

Et c'est ici qu'intervient la grammaire du hacker. Pour un hacker, un système n'est jamais une boîte noire qu'on subit. Un système, c'est la cible d'une investigation. Un objet qu'on cartographie, qu'on démonte, qu'on documente. Un assemblage de composants dont chaque interface est une surface d'observation potentielle. Quand quelqu'un me dit vous ne pouvez pas comprendre ce système, c'est trop complexe, ma première réaction n'est pas l'humilité. C'est la curiosité. Pourquoi tient-on à ce que je ne comprenne pas ?

J'ai posé cette question à des ministres et à des opérateurs de surveillance d'État. Je la pose maintenant aux acteurs de la finance privée. La réponse est exactement la même, dans les deux univers : parce que ce que vous découvririez vous mettrait en colère.

V. Pourquoi Phil avait raison, et où il faut l'élargir

Phil Roux, dans La Crise de Valeur(s), a saisi quelque chose que peu d'analystes ont saisi avec autant de clarté : nous sommes dans un moment de bascule évolutive. Pas une crise comme les autres, pas un cycle ordinaire, un saut systémique au sens où Darwin lui-même décrivait les périodes de bouleversement comme les moments où s'accélèrent les transformations. Les phases de stabilité relative s'achèvent en quelques mois ou quelques années par des transitions brutales qui réorganisent les structures de pouvoir et les modèles de valeur.

Sa lecture est juste, et ce livre n'existe que parce que la sienne existe. Mais il faut l'élargir sur un point précis. La métaphore biologique-évolutive qu'il mobilise, Darwin et le Wood Wide Web des champignons mycorhiziens, décrit des processus qui se déploient sans intentionnalité. Une espèce ne décide pas de muter. Un écosystème ne choisit pas de basculer. Les sauts évolutifs sont des phénomènes émergents, sans architecte.

La finance contemporaine n'est pas un écosystème naturel. Elle est aussi un champ de bataille intentionnel, où des acteurs spécifiques, fonds géants de private equity, grands émetteurs de stablecoins, banques régionales, family offices de milliardaires, organisent l'opacité dont ils tirent profit, résistent aux régulations qui les contraindraient, captent les régulateurs qui devraient les surveiller, et récupèrent les profits du chaos qu'ils contribuent à produire. Le saut évolutif est réel. Mais il n'est pas seulement subi. Il est aussi sculpté.

Voilà pourquoi ce livre s'écrit en complément de celui de Phil. Phil décrit la mécanique du saut. Je décris ses architectes. Les deux lectures se complètent.

VI. La promesse de la suite

Ce que je vais vous montrer dans les chapitres qui suivent, c'est une cartographie progressive de ce dispositif d'opacité. Pas une dénonciation moralisante, il n'y a aucun mérite à dire que les méchants sont méchants. Une cartographie technique, factuelle, documentée. Je vais vous emmener dans les bilans des BDC américaines, dans les structures des assureurs-vie possédés par le private equity, dans le code des protocoles de finance décentralisée, dans les rapports trimestriels que les régulateurs publient sans que personne ne les lise. Je vais vous apprendre à reconnaître les passerelles invisibles, à comprendre les mécanismes de transmission, à identifier les acteurs qui en profitent.

Et quand vous aurez la cartographie, vous aurez l'autre moitié de ce que Phil vous a donné. La carte de Phil dessine ce qui sera. La mienne dessine ce qui est. Avec les deux, vous pouvez naviguer.

Mais avant d'entrer dans la cartographie, il faut régler une question préalable. Une question si fondamentale que personne, dans aucun de ces compartiments, ne la pose plus jamais. Une question dont la réponse a été tellement déformée depuis trente ans qu'on a fini par oublier qu'on pouvait la poser.

Cette question, c'est celle de la valeur. Qu'est-ce que ça vaut ? D'où ça vient, la valeur ? Comment se fabrique le prix ? Et pourquoi, depuis trois décennies, ces deux grandeurs, valeur et prix, n'arrivent plus à se rejoindre ?


Chapitre 2La grande déconnexion : prix, valeur, et tout ce qui se cache entre les deux

Qui contrôle la cotation contrôle la valeur. Qui contrôle la valeur contrôle la réalité.

I. La machine qui pèse 21 trillions

À Wayne, dans le New Jersey, il existe un bâtiment gris dont personne ne parle. Pas de logo spectaculaire, pas de visite guidée, pas de campagne de communication. C'est un data center comme il en existe des milliers en Amérique. Sauf que celui-ci héberge une partie des serveurs d'une plateforme qui s'appelle Aladdin, Asset, Liability, Debt and Derivative Investment Network. C'est le nom officiel. Personne ne l'utilise. On dit simplement Aladdin, et tout le monde comprend.

Aladdin est la propriété de BlackRock, le plus gros gestionnaire d'actifs au monde. Au moment où j'écris ces lignes, cette plateforme évalue, surveille, optimise et oriente plus de 21 000 milliards de dollars d'actifs financiers. Pour vous donner une idée : c'est davantage que le PIB des États-Unis, presque deux fois le PIB de la Chine, et environ sept à 8 % de la totalité du système financier mondial. Vingt-et-un trillions de dollars qui passent, à un moment ou un autre, par les modèles d'analyse d'un système informatique propriétaire dont l'architecture interne n'a jamais été auditée par une autorité publique. À noter que cette somme est nettement supérieure aux actifs propres de BlackRock, qui s'élèvent à quatorze trillions environ : Aladdin pilote aussi les portefeuilles de centaines d'institutions clientes, des fonds de pension aux assureurs en passant par les banques centrales.

Aladdin ne se contente pas de stocker des données. Il calcule la valeur des actifs qu'il observe. Il évalue les risques de chaque position, recommande des arbitrages, simule des scénarios de stress. Quand BlackRock parle de la valeur d'un titre, ce n'est pas une opinion humaine, c'est une sortie de modèle. Et comme BlackRock pilote des fonds qui détiennent une fraction massive du marché actions américain, comme ses ETF achètent et vendent des dizaines de milliards de dollars par jour, comme ses recommandations orientent les flux d'argent de fonds de pension qui gèrent les retraites de millions d'Américains, ce que dit Aladdin sur la valeur d'un actif devient, en grande partie, la valeur de cet actif.

Vous voyez ce qui se passe ? Un système informatique propriétaire, hébergé dans un bâtiment gris du New Jersey, opéré par une entreprise privée, sans aucune transparence sur ses algorithmes, fabrique la valeur perçue d'une fraction significative du marché financier mondial. Quand un journaliste demande à BlackRock de publier le code d'Aladdin, ou même simplement ses paramètres principaux, la réponse est invariable : propriété intellectuelle, secret industriel, complexité technique qui rendrait la divulgation contre-productive. C'est exactement le discours qu'on entendait il y a dix ans dans le secteur de la surveillance numérique : vous ne pouvez pas comprendre, donc vous n'avez pas à savoir.

Et pendant qu'Aladdin fabrique discrètement la valeur en arrière-plan, le marché public, lui, fabrique des prix qui produisent leur propre étrangeté. Nvidia, en juillet 2025, franchit le seuil des quatre 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière. Une seule entreprise, qui conçoit des puces destinées à entraîner des modèles d'intelligence artificielle, vaut désormais davantage que toute l'économie allemande. Davantage que celle du Royaume-Uni. Davantage que la France et l'Italie réunies. Personne, dans aucun grand journal, ne s'arrête vraiment sur cette information. On dit Nvidia est à quatre trillions avec le même ton qu'on dirait il pleut sur Paris. La phrase est calme, banale, météorologique.

Pourtant cette phrase, prononcée sans frémir, contient la totalité du problème que ce chapitre va essayer de démonter. Une entreprise qui fabrique des puces vaut plus qu'une économie entière de quatre-vingt millions d'habitants qui produisent à manger, soignent, éduquent, défendent leurs frontières. Si vous trouvez ça normal, c'est qu'on vous a appris à le trouver normal. Et le but de ce chapitre, c'est de désapprendre ce réflexe.

II. Qu'est-ce que ça veut dire, "valoir" ?

Pendant deux siècles, l'économie politique s'est posé sérieusement cette question. Qu'est-ce qui fait la valeur d'une chose ? Et elle a produit, avant qu'on l'oublie, plusieurs réponses qui valent la peine d'être rappelées.

Adam Smith, dans La Richesse des Nations en 1776, proposait que la valeur d'une chose provenait du travail humain qu'elle incorporait. Pas seulement le travail matériel, aussi le travail d'organisation, de transport, de conservation. Si un objet coûtait dix livres, c'est qu'il fallait dix livres de travail humain pour le produire et l'amener jusqu'au consommateur. C'est ce qu'on a appelé la théorie de la valeur-travail, et David Ricardo l'a affinée en distinguant la valeur d'usage (à quoi ça sert) de la valeur d'échange (combien on peut l'échanger sur le marché). Marx, plus tard, en a fait une critique radicale du capitalisme : si la valeur vient du travail, et que le travailleur n'en récupère qu'une fraction, alors le capitaliste s'approprie systématiquement le travail des autres. On peut être en désaccord avec Marx, mais la question qu'il pose, qui produit la valeur, qui la capture, reste centrale.

À la fin du dix-neuvième siècle, une autre école prend le contre-pied. Carl Menger en Autriche, Léon Walras en France, William Jevons en Angleterre proposent que la valeur ne vient pas du travail incorporé, mais de l'utilité que chaque individu attribue à la chose. Une pomme vaut ce que vous êtes prêt à payer pour l'avoir. Si personne ne veut de la pomme, elle ne vaut rien, peu importe le travail qu'elle a coûté. Cette école, qu'on appelle marginaliste, a fini par dominer la pensée économique occidentale tout au long du vingtième siècle.

Vous remarquerez quelque chose. Les deux écoles, malgré leur opposition, partagent une intuition fondamentale : la valeur est quelque chose qui existe indépendamment du prix observé sur le marché. Pour Smith ou Ricardo, c'est le travail incorporé. Pour Menger ou Walras, c'est l'utilité subjective. Dans les deux cas, le prix de marché est une manifestation de la valeur, une approximation, parfois imparfaite. Le prix peut s'écarter de la valeur, par spéculation, par panique, par ignorance, et dans ce cas, à terme, il y reviendra. La valeur précède le prix. Elle l'oriente, sans s'y réduire.

Cette distinction, qui semble subtile, est en réalité un rempart politique colossal. Tant qu'on accepte que la valeur existe indépendamment du prix, on garde la possibilité de dire : ce prix est faux. Cette entreprise est surévaluée. Ce marché délire. On conserve un point d'appui critique extérieur au marché lui-même. Et c'est précisément ce point d'appui qu'on a perdu.

III. Le coup de force philosophique des années 1970

À la fin des années 1960, un économiste de l'université de Chicago nommé Eugene Fama publie une série de papiers qui vont changer la manière dont la finance pense sa propre légitimité. Sa thèse, l'hypothèse d'efficience des marchés, peut se résumer en une phrase : à tout moment, le prix d'un actif financier reflète toute l'information publiquement disponible sur cet actif. Donc, par construction, le prix est la meilleure estimation possible de la valeur. Donc, par conséquence logique, il n'existe pas de "vraie" valeur distincte du prix de marché. Le marché ne révèle pas la valeur, il la produit.

L'argument est élégant. Il est mathématiquement formalisable, ce qui plaît à toute une génération d'économistes en quête de scientificité. Il valide ce que Wall Street voulait entendre. Et il a fait Fama prix Nobel d'économie en 2013, bien après qu'on ait commencé à comprendre à quel point il avait tort.

Parce que cette hypothèse, présentée comme une théorie économique, est en réalité un acte philosophique. Elle déclare que la question qu'est-ce que ça vaut ? est désormais réglée par avance : ça vaut ce que ça cote. Et elle a une conséquence politique gigantesque qu'on a mis trente ans à mesurer. Si le prix est la valeur, alors ceux qui fabriquent les prix fabriquent la réalité. Et ceux qui fabriquent les prix, ce sont les acteurs qui dominent les flux financiers : les grands gestionnaires d'actifs, les banques d'investissement, les market-makers algorithmiques, les chambres de compensation. Une oligarchie d'acteurs spécialisés à qui on a confié, sans débat démocratique, le pouvoir de définir ce qui a de la valeur dans nos sociétés.

Vous voyez le glissement ? On est passés d'une économie où le marché exprimait la valeur produite ailleurs (dans le travail, dans l'utilité humaine, dans la production matérielle) à une économie où le marché crée la valeur par sa cotation. Et qui contrôle la cotation contrôle la création de richesse. Qui contrôle la création de richesse contrôle la distribution du pouvoir. Qui contrôle le pouvoir... vous avez compris.

Cette hypothèse a survécu à toutes ses réfutations empiriques. Le crash de 1987, qu'aucun modèle d'efficience ne pouvait prévoir. La bulle internet, qui a montré qu'on pouvait valoriser à des dizaines de milliards des entreprises sans bénéfices et sans modèle économique. La crise des subprimes, qui a démontré que les marchés peuvent intégrer pendant des années une information massivement fausse, en l'occurrence, l'idée que les prêts subprime étaient correctement notés AAA. Le flash crash de 2010, qui a vu le Dow Jones perdre mille points en quelques minutes sans qu'aucune information fondamentale ait justifié ce mouvement. À chaque fois, des armées d'économistes ont expliqué que c'était une exception, une anomalie passagère, un cas particulier. À chaque fois, l'hypothèse d'efficience est restée le cadre dominant. Pas parce qu'elle est juste, elle ne l'est manifestement pas, mais parce qu'elle est utile aux acteurs qui en bénéficient.

C'est exactement le mécanisme qu'on retrouve dans le numérique. Quand on dit aux citoyens que les algorithmes des plateformes sont neutres, on ne décrit pas la réalité, on impose un cadre qui sert ceux qui contrôlent les algorithmes. Quand on dit aux investisseurs que le prix de marché est la valeur, c'est le même geste. Une affirmation présentée comme objective sert un dispositif de pouvoir précis.

IV. Les symptômes d'une réalité fabriquée

Si vous trouvez tout ça abstrait, regardez les conséquences observables. Trois symptômes spectaculaires en 2025-2026, qui ne sont compréhensibles que dans le cadre que je viens de poser.

Premier symptôme : la concentration extrême. Sept entreprises, qu'on appelle parfois les Magnificent Seven dans le jargon de marché, Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Nvidia, Meta, Tesla, représentent à elles seules autour de 35 % de la capitalisation totale du S&P 500. Pour donner une idée de la singularité de ce chiffre : il faut remonter à la fin des années 1920 ou au pic de la bulle internet pour trouver une concentration équivalente sur le marché américain. Le ratio de la capitalisation boursière totale américaine rapportée au PIB, ce qu'on appelle parfois l'indicateur Buffett, oscille entre 219 et 234 % selon les méthodologies. La moyenne historique tourne autour de 85 %. On n'a jamais vu un tel écart, sauf pendant deux ou trois mois en 2000, avant le crash de la bulle internet.

Ces chiffres ne mesurent pas une valeur réelle qui aurait grimpé. Ils mesurent une cotation qui a grimpé pendant que la production sous-jacente, elle, n'a pas tout à fait suivi. Quand Nvidia franchit les quatre trillions en juillet 2025, l'entreprise affichait un chiffre d'affaires annualisé d'environ 180 milliards de dollars. Le ratio prix/ventes tournait autour de 25, là où la médiane historique des grandes capitalisations américaines évolue plutôt entre une et trois fois les revenus. Le ratio prix/bénéfices, autour de quarante, dépassait largement la moyenne historique des Mag 7 elles-mêmes. La phrase Nvidia est à quatre trillions n'est donc pas une information neutre sur la richesse créée par cette entreprise. C'est une information sur ce que des acteurs financiers ont décidé qu'elle valait, en s'auto-confirmant les uns les autres dans une spirale haussière que les flux passifs d'ETF amplifient mécaniquement.

Deuxième symptôme : la valorisation des intangibles. En 1975, environ 17 % de la valeur boursière du S&P 500 était constituée d'actifs intangibles, marques, brevets, goodwill, capital de réputation. Le reste, 83 %, c'était du tangible : usines, machines, stocks, immobilier, infrastructures. Cinquante ans plus tard, selon les données de l'étude Ocean Tomo publiée début 2026, le ratio s'est complètement inversé : environ 92 % de la valeur boursière américaine est désormais composée d'intangibles, contre 8 % seulement pour les actifs tangibles. 92 %. Cela veut dire que la quasi-totalité de ce que les marchés financiers évaluent aujourd'hui n'a pas d'existence physique. Ce sont des récits, des promesses, des positions concurrentielles supposées, des flux futurs actualisés selon des modèles dont les hypothèses sont, par construction, invérifiables.

Quand vous achetez une action Nvidia, vous n'achetez pas une fraction d'usine. Vous achetez une fraction de narration sur ce que Nvidia représentera dans le marché de l'intelligence artificielle dans dix ans. Cette narration peut être vraie. Elle peut être fausse. Aucun moyen objectif ne permet de trancher. Mais ce qu'on appelle aujourd'hui le marché actions américain est, à 90 %, un marché de narrations.

Troisième symptôme : le découplage entre prix et bénéfices. Le ratio cours/bénéfice, le PER, du S&P 500 oscille autour de trente, contre une moyenne historique d'environ quinze à seize. Cela signifie qu'on paie, pour une part d'entreprise, deux fois ce qu'on payait historiquement par dollar de bénéfice généré. Et ce ratio ne baisse pas parce que les bénéfices remontent, il reste élevé parce que les prix continuent de monter alors que les bénéfices stagnent. Une part importante de cette anomalie s'explique par un mécanisme spécifique : les rachats d'actions. En 1980, ce dispositif n'existait quasiment pas, jusqu'à la dérégulation introduite par la SEC en 1982 via la règle 10b-18 qui les a légalisés massivement. En 2024, les entreprises du S&P 500 ont consacré 942 milliards de dollars à racheter leurs propres actions, contre environ 630 milliards de dividendes versés sur la même période. Les rachats sont donc devenus le canal dominant de retour aux actionnaires, dépassant largement les dividendes. Les entreprises ne réinvestissent plus prioritairement dans la production. Elles rachètent leur propre cotation, ce qui mécaniquement fait monter le prix par action sans créer aucune valeur nouvelle, en réduisant simplement le nombre de parts.

Comprenez ce que je viens de décrire. Le marché financier a cessé d'être le lieu où on évalue ce qui est produit. Il est devenu le lieu où on produit ce qui sera évalué. C'est exactement le contraire de ce qu'il prétend être.

V. Le braquage silencieux

Et maintenant, il faut poser la question que personne ne pose jamais. Qui en profite ?

Parce que cette déconnexion, ce n'est pas un accident climatique. Ce n'est pas une catastrophe naturelle. Ce sont des dizaines de milliers de milliards de dollars qui se sont déplacés, en trois décennies, d'une catégorie d'acteurs vers une autre. Et tant qu'on n'identifie pas qui a perdu et qui a gagné, on ne comprend rien à la mécanique.

Voici ce que les chiffres disent. Aux États-Unis, selon les données de la Réserve fédérale et le rapport Oxfam publié en novembre 2025, le 1 % le plus riche détient désormais environ la moitié de la totalité du marché boursier, soit autour de 49,9 %, tandis que la moitié inférieure de la population américaine en détient à peine 1,1 %. Quand le marché monte de 20 % en valeur, le 1 % capte autour de la moitié des gains exprimés en dollars, là où la moitié inférieure de la population n'en récupère qu'1 %. Sur l'ensemble du patrimoine, le top 1 % détient à présent 30,8 % de la richesse nationale, contre 22,8 % à la fin des années 1980, soit une progression continue depuis trois décennies. Pendant ce temps, le salaire médian américain corrigé de l'inflation a progressé de moins de 15 % sur la même période. La cote a explosé. Le travail, lui, a fait du surplace.

Cette concentration n'est pas le résultat d'une compétition économique normale où les meilleurs ont gagné. C'est la conséquence directe du dispositif que je viens de décrire. Quand la valeur est confondue avec le prix de marché, quand le prix de marché est fabriqué par les acteurs qui dominent les flux, quand ces acteurs détiennent déjà une part disproportionnée des actifs qu'ils valorisent, alors la cotation devient un mécanisme d'auto-enrichissement. Plus vous possédez d'actifs, plus la hausse de ces actifs vous enrichit. Plus vous êtes enrichi, plus vous pouvez acheter d'actifs supplémentaires. Plus vous achetez d'actifs, plus vous contribuez à leur hausse. La boucle est parfaite, silencieuse, et elle a redistribué en trente ans plus de richesse que toutes les guerres et toutes les politiques fiscales du vingtième siècle réunies.

Le génie discret de ce dispositif, c'est qu'il opère sans criminalité apparente. Personne ne vole personne, au sens où le code pénal entend le vol. Tout est légal, transparent au sens formel, conforme aux règles établies par les régulateurs. Et c'est précisément ce qui le rend redoutable. Le vol classique, on sait comment le combattre, on a des lois, des juges, des prisons. Le vol systémique par déformation des règles de cotation, on ne sait pas même le nommer. Et tant qu'on ne le nomme pas, on ne peut rien faire.

C'est ici que la grammaire du hacker reprend toute sa pertinence. Quand vous regardez un système et que vous voyez qu'il transfère mécaniquement de la valeur d'un endroit à un autre en suivant strictement ses propres règles, vous ne dites pas que ce système est défaillant. Vous dites qu'il fonctionne comme prévu par celui qui l'a conçu. Le bug n'est pas dans le système. Le bug est le système, dans la mesure où il fait ce pour quoi on l'a configuré. La concentration des richesses n'est pas un effet secondaire indésirable du capitalisme financier contemporain. C'est sa fonction. Et tant qu'on continuera à lire cette fonction comme un défaut accidentel, on continuera à proposer des correctifs qui ne corrigent rien.

VI. Ce que ce chapitre prépare

Vous tenez maintenant la clé. La grande déconnexion entre prix et valeur n'est pas une erreur intellectuelle des trois dernières décennies. C'est un dispositif qui a transféré la souveraineté sur la définition de la valeur depuis l'espace public, où elle s'élaborait par le débat, la régulation, la fiscalité, vers un espace privé contrôlé par une oligarchie financière. Cette oligarchie ne se cache pas. Elle est cotée à Wall Street, citée dans les pages économiques, applaudie dans les conférences. Mais elle opère un travail dont la nature politique reste invisible parce qu'on a appris à le décrire avec des mots techniques.

Tout ce qu'on va explorer dans les chapitres suivants découle de cette déconnexion fondamentale. Le private credit, qu'on va examiner dans le prochain chapitre, n'est pas une catégorie d'actifs neutre. C'est un véhicule conçu pour fabriquer de la valorisation hors de tout regard public. Les BDC semi-liquides, qu'on disséquera ensuite, sont des machines à transférer du risque vers les épargnants sans qu'ils en aient conscience. Les assureurs-vie possédés par le private equity sont les artisans modernes d'une opacité qui rend les retraites des classes moyennes vulnérables à des paris dont elles ignorent l'existence. Les stablecoins yield-bearing, dans la partie 3, prolongeront le même mouvement dans l'univers crypto. À chaque fois, le même motif : promesse de rendement, sophistication qui rend l'instrument opaque, captation de la valeur par ceux qui contrôlent la cotation, socialisation potentielle des pertes via des mécanismes de sauvetage qui ne disent pas leur nom.

Mais ce n'est pas une fatalité. La grande déconnexion peut être nommée, donc combattue. C'est la promesse que je vous fais pour la suite du livre. On va d'abord descendre dans les mécaniques, jusqu'à ce que vous les voyiez aussi clairement qu'on voit le code source d'un logiciel quand on l'a compris. Et une fois qu'on les aura cartographiées toutes, on remontera vers la lumière. Vers ce que Phil appelle, dans ses pages, un saut évolutif. Vers la possibilité, qu'il décrit avec une conviction qui me touche, qu'une autre architecture de la valeur soit possible, décentralisée, vérifiable, démocratique. On y reviendra. Mais avant la promesse, le diagnostic. Avant la lumière, l'audit.

Le prochain chapitre commence dans les sous-sols du système. Là où, depuis quarante ans, une catégorie d'acteurs construit méthodiquement le successeur des subprimes. Là où la prochaine cascade s'arme déjà, à l'abri des regards, sous un nom qu'on a appris à ne pas trop prononcer en société.

Ce nom, c'est le private credit. Bienvenue dans la chambre où les portes se ferment quand on entre.


Chapitre 3Le retour du prêteur de l'ombre

Il y a toujours un homme qui prête dans l'ombre. À chaque génération, il change de costume, jamais de méthode.

I. Tricolor, septembre 2025

Si vous avez raté l'affaire Tricolor, c'est normal. Elle n'a pas fait la une des journaux français, et même la presse économique américaine l'a traitée comme un fait divers d'un trimestre, vite remplacée par d'autres histoires. Et c'est regrettable, parce que Tricolor est probablement le meilleur poste d'observation depuis lequel on peut comprendre ce qui se trame dans la finance américaine en 2025.

Tricolor Holdings était un prêteur subprime spécialisé. Sa clientèle, ce sont les communautés latinos du Texas et de Californie : ouvriers du bâtiment, employés agricoles, livreurs, salariés sans historique de crédit fédéral, parfois sans papiers en règle, qui voulaient acheter une voiture d'occasion. La voiture, en Amérique, ce n'est pas un luxe, c'est un outil de survie économique : sans voiture, pas d'emploi à quarante kilomètres de chez soi, donc pas de salaire, donc pas de loyer. Tricolor prêtait à ces gens à des taux que les banques traditionnelles refusaient de pratiquer : quinze, vingt, parfois 25 % d'intérêt annuel, avec garantie sur le véhicule lui-même. Si l'emprunteur ratait deux échéances, l'entreprise venait chercher la voiture, parfois équipée d'un dispositif électronique permettant de la couper à distance. Modèle simple, brutal, lucratif.

Le 10 septembre 2025, Tricolor a déposé le bilan dans une procédure de liquidation, au Texas. Cinq jours plus tard, les enquêteurs ont découvert que l'entreprise avait, depuis au moins deux ans, vendu les mêmes prêts plusieurs fois à plusieurs prêteurs différents. Ce qu'on appelle dans le métier du double pledging : on présente un même actif comme garantie à deux banques distinctes, qui ne se parlent pas, et qui financent toutes les deux comme si elles étaient seules détentrices de la garantie. Fraude classique, vieille comme la finance. La nouveauté, c'est l'ampleur : entre cinq et sept cents millions de dollars de prêts dupliqués ou inventés, selon les estimations qui circulent. Du côté des prêteurs trompés : JPMorgan, qui a inscrit 170 millions de dollars de charge-off sur son troisième trimestre 2025, et Fifth Third Bancorp, qui a annoncé entre 170 et 200 millions de dépréciation sur un prêt asset-backed à Tricolor.

Quand Jamie Dimon, le PDG de JPMorgan, a commenté l'affaire lors de la conférence de presse trimestrielle qui a suivi, il a lâché deux phrases qui valent toutes les analyses de marché. La première : it is not our finest moment. La seconde, sur laquelle il faut s'arrêter, parce qu'elle marque un retournement : when you see one cockroach, there's probably more. Quand vous voyez un cafard, il y en a probablement d'autres. Dimon, qui est en général un des plus solides défenseurs de l'optimisme bancaire américain, qui passe son temps à expliquer aux régulateurs qu'il faut leur faire confiance, qui plaide en faveur de la dérégulation depuis quinze ans, a publiquement reconnu que ce qu'il avait vu chez Tricolor n'était probablement pas un cas isolé. Quelques semaines plus tard, First Brands, un équipementier automobile, déposait à son tour le bilan dans des conditions très similaires : prêts présentés deux fois en garantie, comptes maquillés, fournisseurs impayés, exposition de plusieurs centaines de millions chez plusieurs prêteurs. Et au moment où j'écris ces lignes, deux autres cas font l'objet d'enquêtes que la presse spécialisée commence à documenter.

Vous tenez l'image. Pas une, deux, trois ou quatre crises isolées : une espèce de catégorie d'acteurs qui, comme dit Dimon, sortent de la plinthe les uns après les autres dès qu'on allume la lumière. Et cette catégorie, on a appris à ne pas la nommer en société. Elle s'appelle le prêteur de l'ombre. Il revient à chaque génération.

II. La généalogie : trois costumes pour le même personnage

Si vous avez plus de cinquante ans, vous avez peut-être vécu sa première grande sortie en Amérique. On l'appelait à l'époque les savings and loan. C'étaient de petites caisses d'épargne régionales, déréglementées par Reagan au début des années 1980, libérées de l'obligation de financer uniquement de l'immobilier local. Avec l'inflation Volcker qui broyait leurs bilans, les S&L ont reçu l'autorisation d'aller chercher du rendement où elles le trouveraient. Elles l'ont trouvé dans des prêts à des promoteurs douteux, des actifs ésotériques, des junk bonds émis par Michael Milken. Pendant huit ans, le secteur a explosé. Les régulateurs étaient dépassés, les bilans étaient bidonnés, les conseillers politiques des S&L peuplaient les couloirs du Capitole. Et puis, à la fin des années 80, la marée s'est retirée. Plus de mille caisses ont fait faillite. Le contribuable américain a déboursé environ 124 milliards de dollars, soit 2,5 % du PIB de l'époque, pour éponger les pertes. Les commissions parlementaires ont produit des rapports passionnants sur les fraudes. Quelques dirigeants ont été poursuivis, beaucoup pas. La leçon a été enterrée avec le scandale.

Deuxième sortie : le marché subprime des années 2000. Cette fois, le costume est différent, mais le personnage est identique. Des originateurs spécialisés (Countrywide, New Century, Ameriquest) accordaient des prêts immobiliers à des emprunteurs que les banques traditionnelles n'auraient jamais financés. Pour rendre la chose rentable, on titrisait, c'est-à-dire qu'on emballait des milliers de ces prêts dans des structures financières opaques, qu'on découpait en tranches de risque différent, qu'on faisait noter par des agences payées par les émetteurs eux-mêmes, et qu'on revendait à des fonds de pension qui n'avaient ni le temps ni la compétence pour vérifier ce qu'ils achetaient. Sept ans de fête. Cinq trillions de dollars de prêts subprime émis entre 2003 et 2007. Et puis, encore une fois, la marée s'est retirée. Lehman a fait faillite. AIG a été nationalisé en urgence. Les contribuables ont déboursé, directement ou indirectement, plusieurs milliers de milliards de garanties. Les commissions parlementaires ont produit des rapports passionnants sur les fraudes. Quelques dirigeants ont été poursuivis, beaucoup pas. La leçon a été enterrée avec le scandale.

Vous voyez le pattern. À chaque cycle : déréglementation qui ouvre une porte, acteurs spécialisés qui s'engouffrent, prêts hors radar à des emprunteurs marginaux, sophistication financière qui rend l'opacité respectable, période d'euphorie où tout le monde gagne de l'argent, retournement, fraude découverte, faillites, sauvetage public partiel, enterrement de la leçon. Cette partition se rejoue depuis quarante ans. Et nous y voilà à nouveau, troisième sortie. Le costume actuel s'appelle le private credit.

III. Qu'est-ce que le private credit, concrètement

Pour comprendre la troisième mutation, il faut comprendre ce qui s'est passé après 2008. Quand Lehman s'est effondré et que les régulateurs ont rédigé l'arsenal de règles connu sous le nom de Bâle III, ils ont fait une chose intelligente : ils ont rendu les prêts directs très coûteux en fonds propres pour les banques. Une banque qui veut prêter cent millions à une entreprise moyennement risquée doit désormais immobiliser une fraction de ses fonds propres en garantie. Cette fraction est suffisamment élevée pour que le prêt direct, au-delà d'une certaine taille de risque, devienne peu rentable pour la banque elle-même.

Cette mesure était saine sur le papier. Elle avait pour but d'empêcher les banques de prendre des risques excessifs avec l'argent des déposants. Mais elle a produit un effet secondaire massif : tout le crédit qui ne rentrait plus dans le cadre bancaire régulé a migré ailleurs. Vers des acteurs qui ne sont pas des banques, qui ne collectent pas de dépôts, et qui ne sont donc pas soumis aux mêmes contraintes. Ces acteurs, ce sont les fonds de private credit. Ils ont récupéré une partie massive du financement des entreprises américaines de taille moyenne (le fameux middle market, les sociétés de cinquante à mille millions de chiffre d'affaires), et ils l'ont fait avec une discrétion remarquable.

Les chiffres parlent. En 2010, le marché du private credit pesait environ 200 milliards de dollars dans le monde. En 2024, selon les estimations du Fonds monétaire international, il dépasse les deux trillions, soit dix fois plus en quatorze ans. Si on retient la définition large (intégrant la dette adossée à des actifs, la dette immobilière commerciale, la dette d'infrastructure, qui font partie du même écosystème), on dépasse les trois trillions. Et selon les projections de Wellington Management, le marché adressable potentiel pour les acteurs du private credit excéderait trente trillions, soit davantage que le PIB des États-Unis. Croissance annualisée de plus de 17 % sur les cinq dernières années, contre 3 % pour le crédit bancaire traditionnel. C'est le segment qui pousse le plus vite dans toute la finance contemporaine.

Et qui sont les acteurs ? Une petite oligarchie de cinq grands noms qui se partagent l'essentiel du marché : Apollo Global Management, Blackstone, KKR, Blue Owl Capital, et Ares Management. À eux cinq, ils gèrent environ un trillion et demi de dollars de capital perpétuel destiné au private credit, soit l'équivalent du PIB de l'Espagne. Derrière ces géants, une centaine d'acteurs plus petits qui se partagent les miettes. La concentration est extrême : les vingt premiers gestionnaires captent à eux seuls plus de 75 % des flux de collecte. Ce n'est pas un marché atomisé où la concurrence prévient les abus. C'est un oligopole où cinq acteurs définissent les pratiques, lobbyent les régulateurs, et s'auto-régulent à travers leur association professionnelle.

Concrètement, comment ça marche ? Imaginons une entreprise américaine moyenne, disons une chaîne de cabinets dentaires basée à Atlanta, qui veut s'agrandir. Elle a besoin de 100 millions de dollars. Elle est trop petite pour émettre une obligation publique, son banquier traditionnel ne veut plus la financer parce que les ratios Bâle III rendent l'opération peu rentable. Elle se tourne vers Apollo. Apollo prête, mais à un taux nettement plus élevé que ce qu'aurait fait la banque : huit, neuf, parfois 12 % par an, au lieu de cinq ou six. Apollo prête souvent à taux variable indexé sur des références monétaires, ce qui transfère le risque de taux à l'emprunteur. Apollo demande des covenants sévères, des engagements de gestion stricts qui peuvent permettre, en cas de problème, de prendre le contrôle de l'entreprise sans passer par une procédure de faillite formelle. Apollo conserve le prêt sur ses livres, ou le distribue à ses propres BDC, ses propres fonds, ses propres assureurs-vie. Tout reste in-house. Aucun marché secondaire actif. Aucune cotation quotidienne. Le prix du prêt, c'est Apollo qui le détermine, en interne, tous les trois mois.

Vous avez déjà compris où je voulais en venir.

IV. Le mécanisme de l'opacité

C'est ici que la grammaire du hacker s'active. Quand vous regardez le private credit en tant que système, vous identifiez quatre dispositifs d'opacité qui s'empilent.

Premier dispositif : l'auto-valorisation. Quand Apollo détient un prêt qu'il a lui-même originé, c'est Apollo qui détermine combien ce prêt vaut tous les trois mois. Il existe bien sûr des règles comptables, des comités d'évaluation internes, des auditeurs externes payés par Apollo. Mais le prix n'est pas validé par un marché secondaire actif où des centaines d'acteurs achèteraient et vendraient le même actif. Il est validé par un processus interne qu'aucune autorité publique ne contrôle. Conséquence pratique : tant qu'aucun incident grave ne survient, Apollo peut afficher des valorisations stables, lisses, attractives. Les LP institutionnels qui investissent chez Apollo voient des courbes de performance d'une régularité que les marchés cotés n'offrent jamais. C'est l'une des grandes ventes du private credit : moins volatil que les actions. En réalité, il n'est pas moins volatil, il est moins coté. Ce qui n'est pas la même chose.

Deuxième dispositif : l'illiquidité organisée. Quand vous prêtez votre argent à un fonds de private credit, vous l'immobilisez pour cinq, sept, parfois dix ans. Vous ne pouvez pas le récupérer en cas de besoin. Vous ne pouvez pas vendre votre part sur un marché secondaire. Cette illiquidité est marketée comme une vertu : prime d'illiquidité, rendement supérieur en compensation. En réalité, elle a une fonction politique précise. Elle empêche la formation d'un signal de prix collectif. Si demain dix mille investisseurs voulaient vendre leurs parts en même temps, le marché ne pourrait pas leur offrir un prix. Aucun mécanisme de découverte de prix par les flux. L'opacité de la valorisation est rendue possible par l'absence structurelle de liquidité.

Troisième dispositif : la complexité contractuelle. Les prêts de private credit sont des contrats sur mesure, négociés bilatéralement entre le fonds et l'emprunteur. Chaque contrat est différent. Chaque contrat contient ses propres covenants, ses propres clauses de paiement en nature (les fameux PIK toggles, qui permettent à l'emprunteur en difficulté de payer ses intérêts en émettant plus de dette plutôt qu'en cash), ses propres définitions de défaut. Cette personnalisation rend impossible toute comparaison standardisée entre prêts. Elle rend impossible toute appréciation extérieure du risque. Et elle permet, lorsque l'emprunteur va mal, de retarder la reconnaissance officielle du défaut en activant des mécanismes qui maquillent le problème pendant plusieurs trimestres.

Quatrième dispositif : la captation réglementaire. Le private credit n'est pas régulé comme les banques. Il n'a pas d'autorité unique de tutelle. Aux États-Unis, la SEC s'occupe partiellement des fonds qui font appel public à l'épargne, mais une grande partie du marché échappe à toute surveillance directe. Au niveau international, le Financial Stability Board ne cesse de répéter dans ses rapports successifs qu'il n'existe même pas de définition harmonisée du private credit entre juridictions, ce qui empêche d'évaluer correctement la taille du marché au niveau global. Les régulateurs ne disposent ni des données, ni des outils, ni du mandat juridique pour faire leur travail. Et cette absence de cadre n'est pas accidentelle. Apollo, Blackstone, KKR et leurs confrères dépensent collectivement plusieurs dizaines de millions de dollars par an en lobbying à Washington pour s'assurer que cette absence perdure.

Empilez ces quatre dispositifs : auto-valorisation, illiquidité, complexité contractuelle, vide réglementaire. Vous obtenez un système qui, par construction, ne peut pas être audité de l'extérieur. C'est la définition même de l'opacité comme dispositif. Pas un effet secondaire regrettable. La fonction principale du système.

V. Pourquoi maintenant et pourquoi cette fois c'est plus dangereux

À chaque génération du prêteur de l'ombre, certains défenseurs du modèle expliquent que cette fois c'est différent, que les leçons des cycles précédents ont été apprises, que les nouveaux dispositifs sont mieux conçus. C'est vrai à un niveau anecdotique et faux au niveau systémique. À chaque génération, le mécanisme de fond est identique, seul le costume change. Mais il y a tout de même, dans la version contemporaine, trois différences qui rendent la crise potentielle plus violente que les précédentes.

Première différence : la taille relative. Le marché subprime américain pesait, en 2007, environ un trillion 300 milliards de dollars. Le private credit mondial actuel approche les trois trillions. Avec une amplification supplémentaire qui n'existait pas dans les subprimes : les emprunteurs sous-jacents sont aujourd'hui, selon les estimations du FMI, plus d'un tiers à présenter des charges d'intérêt supérieures à leurs bénéfices courants. En clair, plus d'un tiers du marché ne génère plus assez de cash-flow pour couvrir son service de la dette dans l'environnement de taux actuel. C'est colossal et historiquement inédit. En 2007, à la veille de la crise, ce ratio était de l'ordre de 15 % sur le marché subprime. On a doublé.

Deuxième différence : l'intrication avec le système bancaire régulé. Contrairement à ce que le discours officiel laisse entendre, le private credit n'est pas un univers parallèle isolé. Trois des six plus grandes banques américaines ont déclaré, dans leurs résultats trimestriels du Q4 2025, une exposition combinée d'environ cent huit milliards de dollars au private credit ou à des prêts connexes. Trois banques seulement. Extrapolé à l'ensemble du système bancaire américain, l'exposition agrégée est probablement comprise entre trois cents et 400 milliards de dollars. Les banques prêtent aux fonds, leur ouvrent des lignes de crédit garanties par les engagements non appelés des investisseurs, refinancent les opérations en cours. Quand le private credit tousse, les banques régulées attrapent un rhume.

Troisième différence, la plus inquiétante : l'arrivée du retail. Jusqu'en 2022, le private credit était réservé aux investisseurs institutionnels, aux fonds de pension, aux family offices de très grande fortune. Depuis trois ans, les grands gestionnaires ont massivement développé des véhicules dits semi-liquides destinés au grand public via les réseaux de wealth management : Blackstone BCRED, Apollo ATCRED, KKR KCRED, Blue Owl OBDC II. Ces fonds proposent une fenêtre de rachat trimestrielle, généralement plafonnée à 5 % du NAV par trimestre. Au-delà, les gates se ferment. Au premier trimestre 2026, Blackstone BCRED a fait face à 3,7 milliards de dollars de demandes de rachat et a dû relever son plafond de cinq à 7 %. OBDC II a suspendu définitivement ses rachats à la fin 2025. Ce ne sont plus des incidents isolés.

L'allocation retail américaine au private credit, qui pesait moins de cent milliards en 2024, est projetée par Wellington à dépasser les deux trillions et demi d'ici 2030, soit une croissance annualisée de près de 80 %. Cette retailisation crée un risque psychologique massif qu'on n'avait pas dans le marché institutionnel. Les LP institutionnels acceptent des lockups longs et comprennent l'illiquidité. Le retail panique vite. Et dès que les gates se ferment, la défiance se propage à d'autres classes d'actifs liquides, comme les BDC cotées en Bourse ou la crypto. C'est très exactement ce qui s'est passé pendant le crash du 10 octobre 2025 que je vous racontais dans le prologue.

VI. Vers la fabrique du flou

Vous tenez maintenant le décor. Le private credit n'est pas une innovation financière de plus, c'est la dernière mutation d'un personnage récurrent. Sa taille, sa concentration, ses dispositifs d'opacité et son intrication avec le reste du système financier en font une cible naturelle pour l'audit que ce livre propose. Et son arrivée massive dans les portefeuilles du grand public, via des véhicules semi-liquides aux structures complexes, en fait aussi un sujet politique de premier ordre.

Dans le chapitre qui suit, on va entrer dans la mécanique d'un de ces véhicules. On va prendre une BDC précise, on va lire son rapport trimestriel ligne par ligne, on va comprendre comment se fabrique une valorisation, comment se déclenche un gate, comment s'organise la non-comparabilité des prêts qu'elle détient. Pas par fétichisme technique. Parce que c'est précisément à ce niveau de granularité que l'opacité comme dispositif devient palpable, et que la promesse hacker du livre prend tout son sens : démonter le système pièce par pièce jusqu'à ce qu'on en voie le mécanisme.

Le titre du prochain chapitre vous donne le ton : la fabrique du flou.


Chapitre 4La fabrique du flou

Un actif vaut ce qu'on accepte qu'il vaille. La question est de savoir qui décide d'accepter.

I. Ouvrons un capot

Je vous propose qu'on fasse quelque chose d'inhabituel pour un livre de ce format. On va ouvrir un document que personne ne lit jamais. On va passer ensemble une demi-heure à regarder de près un rapport trimestriel publié par un acteur majeur du private credit, ligne par ligne, en se demandant ce que ces lignes veulent vraiment dire. Je sais, c'est aride. Mais c'est exactement à ce niveau de granularité que l'opacité comme dispositif devient palpable. Lire un bilan financier est à la finance ce que lire un code source est à l'informatique : un exercice technique qui demande un peu d'effort, mais qui révèle d'un coup la mécanique réelle d'un système qu'on regarde d'habitude par sa façade marketing.

Le fonds qu'on va auditer s'appelle Blackstone Private Credit Fund, communément appelé BCRED. C'est, à l'instant où j'écris ces lignes, le plus gros BDC non coté du monde, environ 73 milliards de dollars d'actifs sous gestion fin 2025. C'est le produit phare de Blackstone, premier gestionnaire alternatif au monde, dans la catégorie qui m'intéresse ici : les véhicules de private credit semi-liquides destinés au grand public. Concrètement, BCRED se vend à travers les réseaux de wealth management, les conseillers financiers, les plateformes de courtage. Le ticket d'entrée est de 25 mille dollars, ce qui en fait un produit accessible à la classe moyenne supérieure américaine et, par les canaux européens spécialisés, à une partie de la clientèle haut de gamme de la banque privée européenne. Pas seulement les milliardaires. Des dentistes en pré-retraite, des cadres supérieurs, des médecins libéraux, des entrepreneurs qui ont vendu leur entreprise. Le citoyen lucide aisé que je décris dans ce livre est, statistiquement, susceptible d'en détenir, directement ou via une assurance-vie en unités de compte qui en contient.

Si vous voulez suivre l'audit en vrai, le rapport est public, déposé auprès de la Securities and Exchange Commission américaine, accessible gratuitement sur le site de la SEC dans la base EDGAR. Cherchez "BCRED 10-K" ou "BCRED 10-Q", vous trouverez. Le document du rapport annuel fait quatre cents pages. Je ne vous demande pas de tout lire. Je vous propose qu'on regarde ensemble les trois sections qui suffisent pour comprendre le mécanisme : la composition du portefeuille, la note sur la valorisation des actifs, et la politique de rachat.

II. 90 % d'inconnu

Quand vous ouvrez la section "investment portfolio" du rapport BCRED, vous trouvez un tableau qui répartit les actifs du fonds entre trois catégories appelées Level 1, Level 2 et Level 3. Cette classification n'est pas une invention de Blackstone, c'est une norme comptable américaine, l'ASC 820, qui s'applique à tous les acteurs financiers. Elle catégorise les actifs selon la fiabilité de leur valorisation.

Le Level 1, ce sont les actifs cotés sur un marché public liquide. Une action Apple, une obligation du Trésor américain. Le prix se lit sur l'écran d'un terminal Bloomberg, en temps réel, validé par des milliers de transactions par jour. Aucune ambiguïté. Le Level 2, ce sont des actifs qui n'ont pas de cotation directe mais dont le prix peut être déduit de cotations observables sur des instruments similaires. Une obligation d'entreprise peu liquide, un produit dérivé standard. La valorisation est un calcul, mais le calcul s'appuie sur des données de marché publiques. Le Level 3, c'est le territoire dont parle ce livre. Je vous cite la définition réglementaire textuelle : les inputs à la méthodologie d'évaluation sont inobservables et significatifs pour la mesure globale de la valeur de marché. Les inputs nécessaires à la détermination de la valeur exigent un jugement significatif de la direction, ou une estimation. Traduit en français hacker : on n'a pas de marché pour valider le prix, c'est nous qui le décrétons en interne, et vous nous faites confiance.

Dans le rapport BCRED, la part de Level 3 s'élève à environ 90 % du portefeuille. 90 %. Quand vous achetez une part de BCRED, neuf dollars sur dix sont placés dans des actifs dont le prix est déterminé non par un marché, mais par un comité d'évaluation interne au gestionnaire, en collaboration avec un cabinet tiers payé par le gestionnaire. Quand vous lisez dans les documents commerciaux que BCRED affiche une valeur liquidative de tant de dollars par action, c'est une valeur que Blackstone a calculée elle-même sur 90 % de son portefeuille, avec des modèles dont les hypothèses ne sont pas publiques.

Je vous laisse mesurer l'écart entre ce que cette information signifie objectivement et la manière dont ce produit est marketé. Le matériel commercial parle de yield stable, de décorrélation des marchés cotés, de volatilité réduite par rapport aux marchés publics. Tout ceci est vrai au sens où la valeur affichée bouge peu d'un trimestre à l'autre. Sauf que cette stabilité n'a pas la même nature que la stabilité d'une obligation du Trésor américain. C'est la stabilité d'un thermomètre dont c'est vous qui décidez de la température affichée. Ce n'est pas que le prix est stable, c'est que vous ne le voyez pas bouger parce que personne ne vérifie indépendamment ce qu'il devrait être.

III. Comment se fabrique une valorisation, vraiment

Reste une objection légitime : il y a quand même un cabinet tiers qui vérifie. Et le conseil d'administration. Et les auditeurs externes. Des garde-fous existent. Voyons ce qu'ils valent.

Le processus, tel que décrit dans le prospectus de BCRED, fonctionne ainsi. Chaque trimestre, le gestionnaire (en l'occurrence Blackstone Credit BDC Advisers, une filiale détenue à 100 % par Blackstone) propose une valorisation pour chaque actif du portefeuille. Il s'appuie sur des modèles financiers internes : projections de cash-flows, taux d'actualisation, comparaisons avec des transactions privées comparables. Une grande partie de ces inputs sont fournis par Blackstone elle-même, soit parce qu'elle est l'arrangeur principal du prêt et dispose des informations financières de l'emprunteur, soit parce qu'elle a accès à des bases de données privées propriétaires. Le gestionnaire transmet sa proposition à un cabinet tiers, dont le rôle est de revoir la cohérence des modèles. Notez bien : revoir la cohérence des modèles, pas auditer indépendamment la valeur. Le cabinet tiers ne va pas voir l'emprunteur, ne refait pas les projections, ne challenge pas les hypothèses. Il vérifie que le modèle, tel que présenté, est cohérent avec lui-même. C'est important. Le cabinet tiers est payé par Blackstone, sur facture, et son contrat est renouvelable.

Ensuite, le conseil d'administration de BCRED entérine la valorisation. Le conseil d'administration de BCRED est composé majoritairement de personnes qui touchent des jetons de présence ou des rémunérations versées par Blackstone, ou qui sont issues de l'écosystème Blackstone. Il existe bien quelques administrateurs dits indépendants, mais leur indépendance économique vis-à-vis de Blackstone est une question délicate. Les auditeurs externes, enfin, vérifient que le processus a été suivi tel que décrit dans le prospectus. Ils ne contestent généralement pas la substance des valorisations, ils valident le respect de la procédure.

Vous voyez le mécanisme ? Toute la chaîne de validation est financée, directement ou indirectement, par l'acteur dont les valorisations sont en jeu. Aucun maillon n'a intérêt à découvrir que les valorisations sont trop élevées. Tout le monde a intérêt à ce que le processus se déroule sans accroc. Ce n'est pas de la corruption au sens pénal du terme. C'est ce qu'on appelle en théorie de la décision un conflit d'intérêts structurel. La structure même de la chaîne d'évaluation rend mathématiquement improbable la révélation spontanée d'une surévaluation systématique.

Et le résultat se voit dans les chiffres. Le taux de défaut affiché par les BDC du private credit, ce qu'on appelle dans le jargon le taux de non-accrual, c'est-à-dire la proportion des prêts pour lesquels on estime que les intérêts ne seront pas perçus, oscille entre 0,7 et 1,8 % selon les acteurs. C'est extraordinairement bas. À titre de comparaison, le taux de défaut historique du segment équivalent dans le crédit bancaire traditionnel, le high yield corporate, tourne autour de trois à 4 % en moyenne sur le cycle. Comment expliquer un écart aussi colossal ? Trois raisons s'additionnent. Première raison, les BDC sont des acteurs plus jeunes et n'ont pas encore traversé un vrai cycle baissier (le marché actuel s'est constitué essentiellement depuis 2015, dans un environnement de taux bas et de croissance soutenue). Deuxième raison, la classification d'un prêt en non-accrual est, comme l'indiquent les documents BCRED eux-mêmes, self-reported : c'est le gestionnaire qui décide à quel moment un prêt doit être marqué comme en difficulté. Troisième raison, et c'est celle qui m'intéresse, la sophistication des outils permettant de retarder la reconnaissance d'un défaut, dont les PIK toggles que j'ai mentionnés au chapitre précédent. Un emprunteur en difficulté n'apparaît pas dans les statistiques de défaut tant qu'il peut, contractuellement, repousser le paiement de ses intérêts en émettant plus de dette. Pendant ce temps, sa valorisation reste maintenue.

IV. La porte qui se referme

Passons maintenant à la deuxième zone instructive du rapport : la politique de rachat. C'est ici que le contrat entre BCRED et ses investisseurs prend toute sa dimension.

Quand vous achetez une part de BCRED, vous signez un document qui précise vos droits de sortie. Le fonds n'étant pas coté en bourse, vous ne pouvez pas vendre votre part sur un marché secondaire. Le seul moyen de récupérer votre argent, c'est de présenter votre part au rachat auprès du fonds lui-même, qui s'engage à la racheter à la valeur liquidative que je viens de décrire. Et c'est ici que la clause cruciale arrive. BCRED s'engage à racheter, chaque trimestre, jusqu'à 5 % de la valeur totale du fonds. Au-delà de ce seuil, le fonds peut refuser ou limiter les rachats. C'est ce qu'on appelle dans le jargon une gate, une porte qui se referme.

5 % par trimestre, ça semble raisonnable. Sur le papier, ça permet à quatre 20 % du fonds de sortir sur une année. Sauf que cette mécanique ne fonctionne que dans un seul cas de figure : quand les demandes de rachat sont étalées dans le temps. Si tous les investisseurs veulent sortir en même temps, le fonds bloque. Et c'est exactement ce qui s'est passé au début de 2026. BCRED a fait face à 3,7 milliards de dollars de demandes de rachat sur un seul trimestre, ce qui représentait 7,9 % de la valeur nette du fonds. Pour gérer la situation, Blackstone a pris une décision communiquée comme exceptionnelle : relever le plafond trimestriel de cinq à 7 %. Geste de bonne volonté, présenté ainsi dans la communication officielle.

Mais relisez la phrase précédente. Demandes de rachat à hauteur de 7,9 % du NAV. Plafond relevé à 7 %. L'écart entre les deux chiffres n'est pas anodin. Il signifie qu'environ 12 % des investisseurs qui voulaient sortir n'ont pas pu le faire entièrement. Leur demande a été prorated, comme on dit dans le jargon, c'est-à-dire servie partiellement. Ils ont récupéré environ 88 % de ce qu'ils demandaient, et le reste est resté immobilisé pour le trimestre suivant, dans la file d'attente.

Le mécanisme est subtil, et c'est précisément sa subtilité qui le rend redoutable. Ce n'est pas une fermeture brutale du genre "les rachats sont suspendus", comme on a pu le voir chez d'autres acteurs (Blue Owl OBDC II a suspendu définitivement ses rachats à la fin 2025, ce qui a fait beaucoup moins de bruit médiatique que le geste de Blackstone parce que OBDC II est plus petit). C'est une fermeture progressive, négociée, communiquée comme un acte de gestion responsable. Nous avons relevé le plafond pour répondre à la demande, dit le communiqué. La phrase est techniquement vraie. Mais elle dissimule la vraie information, qui est : certains de nos investisseurs voulaient vraiment sortir, et nous ne pouvions pas les laisser partir entièrement sans déclencher une vente forcée des actifs sous-jacents qui aurait révélé leur vraie valeur de marché.

Voilà l'enjeu réel des gates. Elles ne sont pas conçues pour protéger les investisseurs, contrairement à ce que la communication officielle laisse entendre. Elles sont conçues pour protéger les valorisations. Si BCRED était forcé de vendre quatre milliards de dollars d'actifs Level 3 en quelques semaines pour honorer des rachats massifs, le marché secondaire absorberait ces ventes à des prix très inférieurs aux valorisations comptables internes. La vente forcée révélerait que les valorisations affichées étaient trop hautes. Le NAV chuterait. Les investisseurs restants subiraient une perte immédiate. Et surtout, le mécanisme de l'auto-valorisation, ce dispositif d'opacité que j'ai décrit au chapitre précédent, perdrait toute crédibilité.

La gate n'est pas un bug. C'est une fonctionnalité de protection du dispositif d'opacité. Sans elle, le dispositif s'effondre.

V. Que se passe-t-il pour celui qui est resté bloqué

Mettons-nous une seconde à la place de cet investisseur particulier dont la demande de rachat a été servie à 88 %. Un dentiste de Lyon, disons, qui avait placé deux cent mille euros dans BCRED via son contrat d'assurance-vie. Il avait demandé à sortir au premier trimestre 2026 parce qu'il voulait acheter un cabinet. Sur ses deux cent mille euros, il en récupère 176 000. Les 24 000 restants vont attendre le trimestre suivant. Dans le meilleur des cas, il les récupérera en juin. Si d'autres investisseurs continuent de vouloir sortir entre-temps, il pourrait être bloqué une nouvelle fois.

Pendant cette période d'attente, plusieurs choses bougent en arrière-plan, qu'on ne lui dit pas. D'abord, la valeur liquidative du fonds peut changer. Si Blackstone est obligée de revoir ses modèles à la baisse, ou si un événement de crédit défavorable se produit, la valeur des parts non rachetées peut diminuer. Notre dentiste n'a aucun contrôle sur ce calendrier. Ensuite, les frais de gestion continuent de s'appliquer sur la totalité de son investissement, y compris sur la fraction bloquée. Pendant qu'il attend, Blackstone continue de percevoir sa commission. Enfin, et c'est probablement le point le plus tordu, si notre dentiste a souscrit ses parts depuis moins d'un an, il subit une décote de 2 % à la sortie, ce qu'on appelle un early repurchase deduction. Pénalité conçue pour décourager les sorties précoces, ce qui ressemble fortement à une amende pour la personne qui veut récupérer son propre argent.

Faites le calcul global. Notre dentiste avait souscrit pour deux cent mille. Sur l'année, il a payé environ trois mille euros de frais de gestion (1,5% en moyenne). Il a touché à peu près dix-huit mille euros de distributions (avec une mise en garde : ces distributions ne viennent pas toujours du cash-flow opérationnel du fonds, elles peuvent inclure du remboursement de capital, c'est-à-dire qu'on lui rend une partie de sa propre mise en lui faisant croire qu'il a gagné un rendement). Il a essayé de sortir, il a obtenu 88 % de sa demande, avec 2 % de décote sur les parts récentes. Au final, sur deux cent mille investis, il récupère environ 172 000 en cash, plus une créance résiduelle d'environ 24 000 sur le fonds, qu'il espère récupérer le trimestre suivant si les conditions ne se dégradent pas. Si le marché se retourne avant qu'il ne puisse sortir entièrement, sa créance résiduelle pourrait valoir nettement moins.

C'est précisément ce risque-là, ce risque de liquidité asymétrique, qu'on appelle dans le jargon réglementaire le liquidity mismatch. L'actif sous-jacent est illiquide par construction (les prêts privés sont contractuellement remboursables sur cinq à sept ans, on ne peut pas les revendre rapidement). Le passif, lui, est présenté comme semi-liquide : les investisseurs croient pouvoir sortir tous les trimestres. Tant qu'il n'y a pas de tension, les flux sortants restent contenus, le mismatch ne se voit pas. Quand la tension monte, le mismatch éclate, et c'est l'investisseur particulier qui paie l'addition. Le régulateur le sait. Le Financial Stability Board en parle dans ses rapports. Mais aucune autorité n'a, à ce jour, le mandat juridique pour imposer une révision substantielle du dispositif.

VI. Ce que cet audit révèle, ce qu'il ouvre

Je vous ai promis un audit, on l'a fait. Pas exhaustif, on aurait pu passer cent pages supplémentaires sur les notes annexes, les dérivés de couverture, les facilités de leverage du fonds lui-même. Mais l'essentiel est là. Vous tenez maintenant une vision concrète de la fabrique du flou. 90 % du portefeuille en Level 3, c'est-à-dire en auto-valorisation. Une chaîne d'évaluation dont tous les maillons sont financés directement ou indirectement par l'évaluateur. Des taux de défaut affichés exceptionnellement bas, dont la nature self-reported doit inviter à la prudence. Et un mécanisme de gates qui, sous prétexte de protéger les investisseurs, protège en réalité les valorisations elles-mêmes.

Ce que cet audit révèle, ce n'est pas une fraude. Je veux insister sur ce point parce qu'il est important pour la suite du livre. Blackstone ne viole aucune loi. BCRED publie tous ses chiffres, dans le respect des règles comptables et réglementaires en vigueur. Tout est documenté, tout est validé, tout est conforme. C'est précisément cette conformité qui rend la chose troublante. Le système ne fonctionne pas en marge des règles, il fonctionne grâce aux règles, dans leurs interstices, en exploitant systématiquement les zones grises que les régulateurs n'ont pas su ou pas voulu fermer.

Et c'est ici qu'on retrouve la grammaire du hacker. Quand on regarde un système et qu'on découvre qu'il extrait méthodiquement de la valeur en respectant scrupuleusement les règles, on ne dit pas que le système est en panne. On dit que les règles ont été écrites pour qu'il fasse exactement ce qu'il fait. Les régulateurs qui ont défini les normes Level 1 / 2 / 3 savaient parfaitement que la catégorie Level 3 ouvrait un espace d'arbitrage massif pour les acteurs qui sauraient l'occuper. Les régulateurs qui ont autorisé les BDC à fonctionner avec des gates savaient qu'en cas de stress, ces gates fonctionneraient au détriment des investisseurs particuliers. Tout cela était sur la table dès la conception du dispositif. Personne ne s'est trompé. Le dispositif a été dessiné pour faire ce qu'il fait.

Maintenant que vous voyez la mécanique d'un BDC, vous pouvez la projeter sur la chaîne suivante. Ce qu'on vient de décrire ne se passe pas dans un vase clos. Les BDC vendent une partie de leurs créances ou de leurs participations à d'autres acteurs financiers, qui à leur tour les transforment, les recombinent, les redistribuent. Et le maillon suivant de la chaîne, celui qui mérite toute notre attention, ce sont les compagnies d'assurance-vie. Pas n'importe lesquelles. Celles qui ont été rachetées au cours de la dernière décennie par les grands gestionnaires de private equity, et qui sont devenues, sans que personne ne s'en rende vraiment compte, les premières acheteuses de private credit au monde. Apollo possède Athene. KKR possède Global Atlantic. Brookfield contrôle American Equity Life. Ces noms ne disent probablement rien à votre boulanger, mais ils orientent désormais une fraction substantielle des retraites et des contrats d'assurance-vie des classes moyennes occidentales.

C'est dans le maillon le plus opaque et le plus systémique de toute la chaîne, les compagnies d'assurance-vie possédées par le private equity, qu'il faut maintenant entrer.


Chapitre 5Quand l'assureur devient banquier

Le contrat d'assurance-vie était autrefois la promesse d'un État à ses anciens. Il est devenu le produit d'un gestionnaire à ses actionnaires.

I. Le jour où Bill Schoen a découvert qui détenait sa retraite

Bill Schoen a 76 ans et vit en Pennsylvanie. Il a travaillé pendant près de quarante ans dans une aciérie à Brackenridge, dans la banlieue de Pittsburgh. L'entreprise s'appelait Allegheny Technologies, une vieille société qui fabriquait des canons pendant la guerre d'indépendance américaine, qui a fourni l'acier inoxydable de la Ford Model A, qui a contribué à la construction du Chrysler Building à Manhattan. Pendant quarante ans, Bill a fabriqué de l'acier, payé ses cotisations, et accumulé des droits à la retraite. Le fonds de pension de l'entreprise gardait son argent, lui versait chaque mois une rente, et lui garantissait par le biais d'un fonds de garantie fédéral, la Pension Benefit Guaranty Corporation, que cette rente serait honorée même en cas de faillite de l'employeur.

Et puis, un jour, Bill a reçu une lettre. La lettre lui annonçait que son fonds de pension avait été transféré à une compagnie d'assurance-vie qui s'appelle Athene. Avec environ huit mille deux cents autres anciens d'Allegheny, sa retraite faisait désormais partie d'une opération de réassurance d'un milliard et demi de dollars. Le transfert avait été décidé par l'employeur sans que les retraités aient leur mot à dire, et accompli légalement à travers un mécanisme appelé pension risk transfer, par lequel une entreprise se débarrasse de ses obligations de retraite en les vendant à un assureur.

Bill ne connaissait pas Athene. Il a cherché. Il a découvert qu'Athene est une filiale d'Apollo Global Management, un des plus grands gestionnaires de private equity au monde. Il a découvert que ses obligations de retraite n'étaient plus garanties par la Pension Benefit Guaranty Corporation fédérale (les assureurs ne relèvent pas de ce fonds, ils relèvent de fonds de garantie d'État, beaucoup moins solides et qui plafonnent les couvertures). Il a découvert qu'une partie significative de l'argent qui devait financer sa rente était désormais placé dans des prêts privés originés par Apollo elle-même, à des entreprises qu'il ne connaissait pas, dans des structures qu'il ne pouvait pas auditer.

Bill et plusieurs de ses anciens collègues ont décidé d'attaquer la décision en justice. Ils ont engagé des avocats. Les procédures sont en cours, les décisions sont mitigées. Mais ce qui m'intéresse dans l'histoire de Bill Schoen, ce n'est pas l'issue judiciaire. C'est ce que cette histoire révèle de la mutation silencieuse qui s'opère depuis une quinzaine d'années dans l'industrie de l'assurance-vie occidentale, et plus particulièrement américaine. Cette mutation, on ne lui a jamais donné de nom dans la presse grand public. Elle mériterait pourtant le sien, parce qu'elle représente probablement le canal de transmission le plus systémique de tout ce que ce livre décrit.

II. L'invention d'une mécanique

Pour comprendre ce qui s'est passé, il faut revenir à 2009. L'année où Apollo, à l'époque encore un acteur de taille moyenne du private equity, fonde une filiale qui s'appelle Athene. Apollo n'invente pas l'assurance-vie, évidemment. Ce qu'elle invente, c'est un modèle d'utilisation de l'assurance-vie comme véhicule de captation d'épargne longue, et c'est ce modèle qui va se répandre dans toute l'industrie au cours de la décennie suivante. Vous le retrouverez sous des formes voisines chez KKR avec Global Atlantic, chez Brookfield avec American Equity Investment Life, chez Carlyle avec Fortitude Re, chez Sixth Street avec Talcott. Le modèle a un nom dans le jargon : la captive insurance strategy. Sa logique est d'une simplicité redoutable.

L'assurance-vie, dans sa version classique, fonctionnait ainsi. Une compagnie collecte des primes auprès d'épargnants, leur promet en échange une rente future ou un capital à terme, et investit les primes collectées dans des actifs prudents, principalement des obligations d'État et des obligations d'entreprise de bonne qualité. L'écart entre le rendement perçu sur ces investissements et la rente promise aux assurés, ce qu'on appelle dans le métier le spread, constitue la marge de la compagnie. C'est un métier ennuyeux, conservateur, profondément régulé. Les rendements sont faibles mais stables, les marges sont modestes mais prévisibles.

L'innovation d'Apollo consiste à comprendre que cette mécanique peut être profondément transformée si on change la composition de l'actif. Plutôt que d'acheter des obligations d'État qui rapportent 4 %, vous originez vous-même des prêts privés à six, sept ou 8 %. Vous capturez ainsi un écart de rendement supplémentaire de deux à trois points par an, multiplié par des centaines de milliards d'actifs sous gestion, ce qui produit des marges plus élevées. Les rendements supplémentaires servent à offrir des contrats d'annuités plus attractifs aux épargnants, ce qui permet de capter encore plus de primes, qui financent encore plus de prêts. La machine s'auto-alimente.

Sur le papier, c'est un modèle gagnant-gagnant. L'épargnant touche un meilleur rendement. Le gestionnaire fait plus de marge. L'économie réelle reçoit du financement. Le problème, comme toujours dans la finance, n'est pas dans le principe, il est dans les zones d'ombre que ce principe crée. Et les zones d'ombre sont nombreuses.

III. Les chiffres en 2025

Mesurons l'ampleur de la mutation. À la fin de 2025, Athene gère environ 440 milliards de dollars d'actifs. C'est plus que la plupart des compagnies d'assurance-vie traditionnelles cotées aux États-Unis. Sa maison mère, Apollo, totalise 938 milliards de dollars d'actifs sous gestion, dont 749 milliards en credit. Sur ces 749 milliards, environ la moitié est gérée pour Athene elle-même, c'est-à-dire qu'Apollo origine des prêts privés et les place dans le bilan d'Athene. En 2025, Athene a déployé à elle seule 45 milliards de dollars dans des stratégies de private credit et de financement adossé à des actifs, avec un rendement portefeuille moyen de 6,8 %. Pour donner une idée de l'échelle : c'est davantage que le PIB de la Bulgarie en flux annuel d'investissement.

Ce mouvement n'est pas spécifique à Apollo. Selon les estimations de McKinsey, les plateformes d'assurance ont collectivement déployé environ 180 milliards de dollars dans le private credit en 2025, contre cent vingt en 2023, soit une croissance de 50 % en deux ans. Les capitaux liés à l'assurance représentent désormais environ 25 % du marché global du private credit, contre 15 % en 2021. Au rythme actuel, ils en représenteront un tiers d'ici la fin de la décennie. L'écosystème entier converge vers ce modèle. Ares s'est associé à Aspida. Blue Owl multiplie les partenariats avec différents assureurs. KKR a renforcé sa position dans Global Atlantic. Les contrats d'assurance-vie sont devenus, sans que les épargnants en soient informés, le véhicule principal de financement du private credit mondial.

Et ce qui est en jeu, c'est l'épargne longue des classes moyennes occidentales. Les annuités, les contrats d'assurance-vie en unités de compte, les transferts de fonds de pension comme celui qui a affecté Bill Schoen, tout cela représente plusieurs trillions de dollars d'épargne accumulée par des gens qui pensaient placer leurs économies dans un produit conservateur. Ils découvrent au fur et à mesure, parfois grâce à des enquêtes journalistiques, parfois par une lettre comme celle reçue par Bill, que leur argent a glissé dans un univers qu'ils n'avaient pas choisi.

IV. Le mécanisme exact de l'arbitrage

Pour saisir ce qui se passe vraiment, il faut entrer dans le détail technique. Promis, je reste accessible. Mais l'arbitrage qu'opèrent ces assureurs est suffisamment subtil pour qu'on en démonte le moteur ensemble.

Les compagnies d'assurance-vie aux États-Unis sont régulées par les États, pas par le gouvernement fédéral, à travers une structure appelée la National Association of Insurance Commissioners. Chaque assureur doit respecter un ratio de capital appelé le Risk-Based Capital, ou RBC. Ce ratio fonctionne sur un principe simple : plus les actifs que vous détenez sont risqués, plus vous devez immobiliser de fonds propres pour les couvrir. Une obligation d'État américaine est considérée comme sans risque, vous n'avez quasi aucun capital à immobiliser. Une obligation d'entreprise BBB demande un peu plus de capital. Une obligation high yield encore davantage. Un investissement non noté ou en actions demande beaucoup de capital.

Le tour de force des assureurs comme Athene consiste à orienter leur portefeuille vers des actifs notés investment grade, mais à l'intérieur de cette catégorie, vers les segments qui rapportent le plus. 95 % et plus de ce qu'Apollo place dans le bilan d'Athene est noté investment grade. Mais à l'intérieur de cette grande famille, la pondération moyenne est BBB, c'est-à-dire le plus bas niveau de la catégorie investment grade, juste avant de basculer en high yield. Et une grande partie de ces actifs BBB sont des prêts privés ou des produits structurés originés par Apollo elle-même, qui ne sont pas cotés sur des marchés publics et dont la notation a été attribuée par des agences payées par l'émetteur.

Le résultat est mécaniquement avantageux. Athene maintient un RBC élevé, ce qui rassure les régulateurs et les agences de notation, tout en captant un rendement nettement supérieur à celui qu'obtiendrait un assureur traditionnel investissant dans des obligations gouvernementales. Vous voyez le mécanisme ? L'optimisation ne consiste pas à prendre plus de risque que les autres en transgressant les règles. Elle consiste à occuper les zones grises du dispositif réglementaire, où les actifs sont officiellement classés comme sûrs mais sont en réalité plus risqués que ne le suggère leur notation.

À cela s'ajoute un second levier que les régulateurs traditionnels surveillent mal : la réassurance offshore. Une grande partie de la prime collectée auprès des assurés américains est transférée, par un mécanisme contractuel appelé reinsurance, vers des entités domiciliées aux Bermudes. Ces entités, qui dépendent juridiquement du droit bermudien, ne sont pas soumises aux exigences de capital américaines. Elles peuvent investir avec moins de fonds propres et dans des classes d'actifs plus larges. C'est le bouclier réglementaire ultime du modèle. Selon les enquêtes menées par Bloomberg en 2025, Athene a transféré aux Bermudes une part substantielle de ses obligations envers les retraités américains. Les garanties fédérales américaines, dans ce schéma, s'évaporent au passage de la frontière. Si Athene Bermuda venait à connaître des difficultés, ce ne serait pas le contribuable américain qui interviendrait, ce sont les fonds de garantie d'État, dont les ressources sont notoirement insuffisantes pour absorber un choc systémique.

Troisième levier, plus subtil : l'effet de levier supplémentaire via le système Federal Home Loan Bank. Le FHLB est un mécanisme historique du financement immobilier américain, créé dans les années 1930 pour soutenir les banques de prêts immobiliers. Mais depuis quelques années, les assureurs y ont accès et l'utilisent comme une source de financement à bas coût. À la mi-2025, Athene avait emprunté environ vingt et un milliards de dollars auprès du FHLB. Ce niveau d'utilisation dépasse celui de tous les autres assureurs américains, et dépasse même celui de la plupart des banques commerciales, à l'exception des plus grandes. Cet emprunt sert à investir, ce qui amplifie encore le rendement, mais aussi le risque. Si la valeur des actifs achetés avec ces emprunts baisse, Athene devrait, en théorie, fournir plus de collatéral au FHLB, ce qui pourrait déclencher une cascade de ventes forcées exactement au moment où il ne le faudrait pas.

Empilez ces trois leviers, optimisation RBC dans les actifs BBB, réassurance bermudienne, levier FHLB. Vous obtenez un assureur qui affiche, sur le papier, tous les marqueurs de solidité que les régulateurs et les agences de notation cherchent, et qui pourtant porte un profil de risque réel nettement plus élevé que celui d'un assureur traditionnel. Apollo le sait. Athene le sait. Les agences de notation le savent. Les régulateurs d'État sont en grande partie dépassés. Et les épargnants comme Bill Schoen ne savent rien du tout.

V. Une interconnexion qui s'épaissit

Vous tenez maintenant les pièces du puzzle. Reste à voir comment elles s'articulent, sans dramatiser ce qu'on ne peut pas encore documenter pleinement.

Imaginons un scénario, le plus probable, pas le plus extrême. Une récession américaine modérée se déclenche. Les défauts d'emprunteurs dans le private credit, qui restent aujourd'hui anormalement bas comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, remontent vers leur moyenne historique, c'est-à-dire qu'ils doublent ou triplent en quelques trimestres. Les valorisations des prêts détenus par Athene doivent être révisées à la baisse. Les pertes commencent à s'accumuler dans le bilan d'Athene.

Que se passe-t-il alors ? Plusieurs choses, plus ou moins liées entre elles.

Athene doit d'abord maintenir son RBC pour ne pas se faire dégrader par les agences de notation. Une dégradation déclencherait des sorties de la part des contreparties institutionnelles qui détiennent des funding agreements émis par Athene (un canal de financement spécifique que je n'ai pas développé mais qui pèse plus de cent milliards). Pour maintenir le RBC, Athene a deux options : injecter des fonds propres supplémentaires, ce qui exige qu'Apollo mette la main au portefeuille, ou vendre des actifs pour se désengager des positions les plus risquées. Or, vendre des prêts privés en période de stress, on l'a vu dans le chapitre précédent, c'est très exactement le geste qui révèle le décalage entre la valeur affichée et la valeur de marché. Ventes éventuelles, donc, à des prix qui révèleraient la fragilité des modèles de valorisation actuels.

En parallèle, les détenteurs de contrats d'annuités sentent monter l'inquiétude. Certains, ceux qui peuvent racheter leur contrat sans pénalité prohibitive, le feront. Athene doit honorer ces rachats en cash, ce qui ajoute une pression vendeuse supplémentaire sur les actifs détenus. C'est le même mécanisme de gates que j'ai décrit pour les BDC, à une échelle nettement plus large parce qu'il touche des produits que les épargnants perçoivent comme garantis.

Il y a aussi la dimension internationale. Athene détient des passifs réassurés aux Bermudes. Si la maison-mère bermudienne devait être recapitalisée, ce serait à Apollo de le faire, mais Apollo n'a pas l'obligation juridique fédérale américaine d'intervenir, contrairement à ce qu'une banque mère aurait par exemple vis-à-vis de ses filiales. Si Apollo refusait, ou ne pouvait pas, les assurés américains se retrouveraient face à des fonds de garantie d'État dont les ressources sont notoirement sous-dimensionnées par rapport à la taille d'Athene. Personne ne sait précisément ce qui se passerait dans ce cas. Aucun précédent moderne ne permet de prédire la réaction des marchés.

Reste enfin la question de l'interaction avec les marchés obligataires publics. Quand un grand assureur vend des actifs pour faire face à ses besoins de liquidité, il vend en priorité ce qu'il peut vendre rapidement, c'est-à-dire ses Treasuries américaines et ses obligations corporate investment grade. Ces ventes pèsent sur des marchés obligataires publics qui sont déjà sollicités par d'autres facteurs structurels que ce livre décrit ailleurs, notamment la décrue progressive de la demande étrangère pour la dette américaine. C'est précisément cette superposition de pressions qui mérite d'être surveillée, plus que tel ou tel canal isolé.

Je tiens à être clair sur la portée de ce que je viens de décrire. Ce n'est pas un mécanisme de contagion massif et avéré qui transformerait mécaniquement un défaut sur un portefeuille de private credit en crise financière globale. C'est une interconnexion croissante entre des poches de la finance qui étaient autrefois plus séparées, et que le développement du private credit, l'essor des assureurs détenus par le private equity et la tokenisation progressive des actifs réels rapprochent peu à peu les uns des autres. Les autorités prudentielles, comme on le verra au chapitre onze avec l'intervention de Michelle Bowman en mai 2026, commencent à demander davantage de données granulaires sur cet écosystème précisément parce qu'elles n'ont pas encore les outils pour mesurer l'ampleur exacte de cette interconnexion. Le risque est réel, il est en croissance, mais il n'est pas encore systémique au sens strict du terme. C'est ce point intermédiaire, entre l'absence totale de risque et la crise pleinement déployée, qu'il faut savoir occuper intellectuellement, parce que c'est le seul moment où l'action préventive est encore possible.

VI. La question politique que personne ne pose

Et maintenant, le moment de la lucidité politique. Parce que ce que je viens de décrire, ce n'est pas une situation technique qu'on pourrait résoudre par un ajustement réglementaire mineur. C'est un transfert silencieux de souveraineté économique.

Quand l'épargne longue des classes moyennes occidentales passe par des assureurs contrôlés par le private equity, qui placent cet argent dans des prêts privés originés par leur propre maison-mère, sans transparence sur les sous-jacents, sans audit indépendant des valorisations, et avec la possibilité de transférer une partie des obligations vers des juridictions à régulation souple, on n'est pas dans le cadre d'une finance qui fonctionne. On est dans le cadre d'une appropriation. L'épargne, qui était autrefois un instrument de sécurité pour les retraités et un canal de financement pour l'économie nationale, devient le carburant d'une accumulation privée dont les retraités eux-mêmes ne touchent qu'une fraction marginale.

Et le plus frappant, c'est l'invisibilité politique de cette transformation. Aucun grand parti politique occidental, à droite comme à gauche, n'a fait de la régulation de ce canal un sujet de campagne majeur. Aucun candidat à la présidentielle française ou américaine n'a expliqué aux électeurs ce que devenait leur assurance-vie. Aucun journal grand public, hors quelques enquêtes ponctuelles, n'a pris le sujet à bras-le-corps. Pourquoi ? Parce que le sujet est technique, parce que les acteurs sont puissants, parce que personne n'a intérêt à le rendre visible. Apollo dépense des dizaines de millions de dollars par an en lobbying et en communication institutionnelle pour s'assurer que le sujet reste dans la marge. Les fonds dépensent davantage en relations publiques que les organisations qui défendent les retraités en frais juridiques. L'asymétrie est totale.

C'est exactement ce que j'appelle l'opacité comme dispositif de pouvoir. Pas un complot, pas une fraude, pas une malversation, mais un agencement légal qui produit, par sa configuration même, un transfert massif de richesse et de risque entre catégories sociales. Les retraités comme Bill Schoen sont les nouveaux subprime borrowers, à ceci près qu'ils ne savent pas qu'ils le sont. On leur a vendu, il y a vingt ou trente ans, une promesse de sécurité. Cette promesse a été silencieusement transformée en un produit complexe dont les rendements supérieurs sont la rémunération d'un risque qu'on ne leur a pas signalé.

Bill Schoen, lui, a fini par comprendre. Il a 76 ans, il fait grève contre le transfert de sa retraite, il engage des avocats avec ses camarades, il dépose des plaintes. Mais Bill Schoen est l'exception. La règle, c'est l'épargnant qui ne sait pas, et qui ne saura probablement jamais avant qu'un choc lui révèle la nature réelle du contrat qu'il avait signé.

Ce que nous avons fait dans ce chapitre, c'est rendre visible ce qui était invisible. Pas pour effrayer. Pour permettre au lecteur lucide de poser les bonnes questions à son conseiller, à son employeur, à son assureur. Les bonnes questions ne sont pas compliquées. Demandez où est placé votre argent. Demandez la composition exacte des actifs sous-jacents. Demandez qui valorise ces actifs et selon quelle méthode. Demandez si une partie est réassurée offshore, et si oui dans quelle juridiction. Demandez quelles sont les garanties qui s'appliquent en cas de défaillance. Si on vous répond avec des phrases creuses, vous tenez la réponse. Si on vous répond que ce sont des informations qui ne vous concernent pas, vous tenez encore mieux la réponse. La capacité d'une institution à répondre clairement à ces questions est un indicateur fiable de la qualité de ce qu'elle vous vend.

Dans le prochain chapitre, on quitte le territoire des banques et des assureurs traditionnels. On entre dans un univers nouveau, qui pousse à son extrême la logique de la déconnexion prix-valeur et de la captation d'épargne par des produits opaques. Cet univers s'appelle la crypto. Mais une crypto qu'on n'a pas l'habitude de regarder, et qui n'a rien à voir avec Bitcoin. Une crypto institutionnelle, structurée, qui a appris à parler le langage des régulateurs, et qui est en train, sans bruit, d'absorber les pathologies de la finance traditionnelle dans une enveloppe technologique. Le pont entre les deux mondes existe. Il s'appelle le yield. Et c'est dans le prochain chapitre qu'on le démonte.


Chapitre 6Le yield comme drogue

Si tu ne sais pas d'où vient le yield, c'est que le yield, c'est toi.

I. Une publicité que personne ne regarde

Faites une expérience. Allez sur le site d'une néobanque européenne quelconque, ou sur n'importe quelle plateforme d'investissement en ligne. Regardez les bannières publicitaires qui défilent. Ouvrez les newsletters de courtage que vous recevez. Écoutez les annonces dans les podcasts économiques. Comptez combien de fois, dans ces messages, apparaît le mot rendement, ou son équivalent anglais yield. Sept, huit, 9 % par an, garantis ou presque, sans risque ou avec un risque minimal, accessibles dès quelques milliers d'euros. C'est la promesse centrale de toute une économie de la vente d'argent à l'argent.

Cette promesse n'est pas seulement une stratégie marketing. C'est devenue le moteur fondamental qui irrigue tout le système que ce livre démonte. Pour comprendre comment une crise financière se prépare en 2025, il faut comprendre comment une obsession collective pour le rendement s'est installée dans la tête des épargnants occidentaux, et comment cette obsession a fini par produire les structures dont nous explorons les recoins depuis le début de ce livre. C'est l'objet de ce chapitre. Pas un chapitre technique. Un chapitre sur la psychologie collective de l'argent, et sur ce qu'elle a permis aux ingénieurs financiers de construire.

L'aphorisme qui ouvre ce chapitre vient du jargon de la finance décentralisée, mais il s'applique bien au-delà. Si tu ne sais pas d'où vient le yield, c'est que le yield, c'est toi. Dans toute relation économique, quelqu'un paie. Quand on vous propose 8 % là où le placement sans risque équivalent en rapporte trois, quelqu'un comble l'écart. Ce quelqu'un, dans une économie normale, c'est un emprunteur qui prend un risque réel pour financer une activité productive. Mais dans une économie financiarisée à l'extrême, ce quelqu'un, statistiquement, finit souvent par être l'épargnant lui-même, qui découvre à la fin du cycle qu'il a financé sa propre rémunération apparente en supportant un risque qu'on ne lui avait pas dit.

II. D'où vient la chasse au yield

Pour comprendre l'obsession contemporaine du rendement, il faut revenir à 2008. Avant cette date, l'épargnant occidental disposait d'une gamme d'instruments simples pour faire fructifier ses économies. Un livret d'épargne rapportait deux à 4 %. Une assurance-vie en fonds en euros rapportait quatre à 6 % avec un capital garanti. Une obligation d'État sur dix ans rapportait quatre à 5 %. Une obligation corporate de bonne qualité rapportait six à 8 %. Ces rendements n'étaient pas spectaculaires, mais ils étaient stables et compréhensibles. L'inflation tournait autour de 2 %. Le rendement réel pour l'épargnant, c'est-à-dire après inflation, était positif. On pouvait préparer une retraite, financer des études, transmettre un patrimoine sans avoir besoin d'expertise particulière.

La crise de 2008 a tout bouleversé. Pour empêcher l'effondrement du système bancaire, les banques centrales ont abaissé leurs taux directeurs à des niveaux historiquement bas, parfois nuls, parfois négatifs. Cette politique, qu'on a appelée la répression financière, avait un objectif compréhensible : forcer l'épargne à se déplacer des placements sans risque vers les actifs risqués, pour relancer le crédit et l'investissement. Elle a marché, à un certain niveau. La machine économique est repartie. Les Bourses ont remonté. Le système bancaire a été stabilisé.

Mais elle a aussi produit un effet secondaire massif que personne n'avait vraiment anticipé. Les épargnants, qui avaient toujours connu un rendement positif sur leur épargne prudente, se sont retrouvés brutalement face à un dilemme inédit. Continuer à placer en livrets et fonds en euros signifiait perdre de l'argent en termes réels, parce que le rendement passait sous l'inflation. Aller chercher du rendement signifiait quitter le territoire de la sécurité pour entrer dans des univers nouveaux, plus complexes, plus opaques.

Pendant quinze ans, l'industrie financière a répondu à ce dilemme en inventant des produits dits hybrides, qui promettaient de cumuler le meilleur des deux mondes. Sécurité apparente, rendement supérieur. C'est sous cette bannière qu'ont été vendues les BDC semi-liquides aux particuliers, les contrats d'annuités à yield amélioré, les fonds structurés à capital protégé partiel, les obligations à haut rendement marketées comme des produits de retraite. Tous ces produits partagent une caractéristique : ils délivrent un rendement supérieur au taux sans risque en compensant la différence par une exposition à un risque qu'on minimise dans la communication commerciale. Le yield supplémentaire n'est jamais gratuit. Mais il est presque toujours présenté comme s'il l'était.

III. La grammaire de l'écart

Posons les ordres de grandeur en 2026, parce que c'est ici que tout se joue. Une obligation du Trésor américain à dix ans rapporte autour de 4,5 %. Une obligation corporate investment grade ajoute environ quatre-vingts points de base de spread, soit un rendement total proche de 5,3 %. Une obligation high yield, c'est-à-dire en dessous du seuil investment grade, ajoute en moyenne deux cent quatre-vingts points de base, soit un rendement total proche de 7,3 %. Un fonds de private credit comme BCRED affiche un yield distribué entre huit et 10 % annualisés. Un fonds de private credit tokenisé comme syrupUSDC promet 11 %. Un stablecoin synthétique comme sUSDe affiche entre cinq et 15 % selon les périodes, avec des pics historiques à plus de 25 % lors des phases d'euphorie crypto.

Cette gamme de rendements n'est pas une simple échelle de risque ordonnée et lisible. C'est une géographie discontinue, où chaque produit incorpore une promesse différente, un risque différent, un mécanisme différent de génération du yield. L'épargnant ordinaire, face à cette gamme, n'a pas les outils pour comparer. On lui présente un produit à 8 % et un produit à 4 % en lui laissant croire que la seule différence est l'audace de l'opérateur. En réalité, l'écart de quatre points entre les deux rendements représente une rémunération de risques précis qu'il faudrait nommer et chiffrer un par un : risque de défaut, risque de liquidité, risque de levier caché, risque de contrepartie, risque de modèle, risque de gouvernance.

Tant que personne ne nomme ces risques précisément, l'écart de rendement apparaît comme un simple choix d'allocation entre conservatisme et audace. C'est un mensonge implicite. Une rémunération supérieure de quatre points par an, sur dix ans, ce n'est pas un peu plus de rendement. C'est, capitalisé, environ 50 % de capital supplémentaire. Personne ne reçoit 50 % gratuitement. Si ce surplus apparaît dans votre compte, c'est qu'à un endroit de la chaîne, quelqu'un absorbe le risque pour lequel ces quatre points ont été facturés. Et ce quelqu'un, statistiquement, c'est le maillon le plus faible de la chaîne, c'est-à-dire vous, si vous êtes au bout d'une distribution retail.

IV. Comment la crypto a appris à parler le langage du yield

Tout ceci se passait dans la finance traditionnelle, jusqu'à il y a quelques années. Depuis 2020 environ, un nouvel acteur s'invite dans la grammaire de l'écart. Il s'appelle la crypto, mais une crypto qui n'a plus grand-chose à voir avec celle qu'on caricature dans les journaux grand public. Une crypto institutionnelle, structurée, qui a fait un travail systématique pour parler le langage que la finance traditionnelle comprend. Et le mot principal de ce nouveau langage, c'est précisément yield.

À la fin du premier trimestre 2026, la capitalisation totale des stablecoins yield-bearing, ces produits qui ressemblent à des dollars mais qui distribuent un rendement, atteint 22,7 milliards de dollars, soit environ 7,4 % du marché total des stablecoins, qui pèse 300 milliards. JPMorgan a publié en mars 2025 une projection qui anticipe que cette part pourrait passer de six à 50 % dans les prochaines années si la régulation ne ralentit pas l'adoption. 50 % du marché des stablecoins. À l'échelle prévue, c'est plusieurs centaines de milliards de dollars qui basculent d'une logique de paiement vers une logique de placement, sans que le grand public ait conscience de la mutation.

Les acteurs de ce nouveau segment sont organisés et croissent vite. Ondo Finance, avec son token USDY adossé à des bons du Trésor tokenisés, dépasse un milliard de capitalisation. BlackRock, avec son fonds BUIDL également adossé aux Treasuries américaines, dépasse trois milliards. Maple Finance, avec syrupUSDC adossé à du private credit institutionnel, dépasse cinq milliards. Sky, anciennement MakerDAO, avec sUSDS adossé à un portefeuille de prêts mixtes DeFi-TradFi, dépasse six milliards. Et Ethena, avec USDe et sa version staked sUSDe adossées à un montage de couverture sur dérivés crypto, dépasse cinq milliards et demi. À eux cinq, ces acteurs représentent l'essentiel de la nouvelle économie du yield tokenisé. Le marché total de la finance décentralisée orientée yield, en intégrant Pendle qui permet de séparer rendement et principal d'un actif, a culminé à 13 milliards de dollars en septembre 2025 avant de redescendre vers six milliards en novembre. Volatil, mais d'un ordre de grandeur déjà significatif.

V. L'utopie perdue des cypherpunks

J'ai besoin, à ce moment du livre, de faire un pas de côté personnel. Parce que ce que je décris dans la section précédente, je ne peux pas le décrire froidement. J'ai connu la crypto avant qu'elle devienne ce qu'elle est aujourd'hui, et la trahison que représente sa mutation contemporaine n'a pas pour moi un caractère purement analytique.

Quand le Bitcoin est apparu en 2009, dans la foulée immédiate de la crise des subprimes, il s'inscrivait dans un mouvement intellectuel qui s'appelait depuis les années 1990 le mouvement cypherpunk. Les cypherpunks étaient une communauté d'informaticiens, de cryptographes, de hackers, de philosophes politiques. Ils partageaient une conviction simple et puissante : la cryptographie pouvait devenir un outil d'émancipation politique. Pas un outil de spéculation. Un outil de protection des libertés individuelles face à la double surveillance que la fin du vingtième siècle annonçait, celle des États et celle des grandes plateformes commerciales naissantes. Le manifeste fondateur d'Eric Hughes, écrit en 1993, disait à peu près ceci : la vie privée est nécessaire à une société ouverte dans l'ère électronique, et nous, les cypherpunks, écrirons le code qui rendra cette vie privée techniquement possible.

J'ai grandi intellectuellement dans cet héritage. J'ai cofondé un journal en ligne, j'ai documenté des affaires de surveillance d'État, j'ai été poursuivi par la justice française pour avoir téléchargé des documents publics, et tout ce parcours s'est nourri de la même conviction cypherpunk de base : l'asymétrie informationnelle est un outil de pouvoir, et le chiffrement permet de la corriger en faveur des individus. Quand Bitcoin est apparu, beaucoup d'entre nous y ont vu la première application massive de cette intuition appliquée à la monnaie. Une monnaie qui ne dépendait plus d'aucun État, qui ne demandait l'autorisation d'aucune banque centrale, qui résistait à la censure et au gel arbitraire des comptes, qui était auditable par n'importe qui parce que sa blockchain était publique. C'était, dans l'idéal initial, un instrument politique avant d'être un instrument financier.

Ce que les cypherpunks voulaient, ce n'était pas s'enrichir. C'était construire un système financier qu'on puisse auditer ligne par ligne, dont les règles seraient écrites dans du code visible par tous, et qui retirerait aux institutions traditionnelles le monopole de définition de la valeur. La devise non écrite du mouvement, c'était quelque chose comme code is law, le code fait la loi, à condition que le code soit public et que la loi soit donc lisible par tous. Une utopie technique au service d'une utopie politique. Une vision du chiffrement comme rempart démocratique.

Quinze ans plus tard, regardez où nous en sommes. Les rails techniques que les cypherpunks ont construits sont devenus le terrain de chasse des plus grandes institutions financières au monde. BlackRock tokenise ses fonds monétaires sur Ethereum. JPMorgan publie des projections sur la part de marché des stablecoins yield-bearing. Apollo prépare ses produits de private credit pour le grand public crypto. Coinbase est cotée en Bourse à Wall Street. Tether, qui se présente toujours comme un acteur décentralisé alternatif, est devenu mécaniquement l'un des plus gros détenteurs étrangers de la dette américaine. L'écosystème entier a basculé. La promesse initiale d'émancipation par la cryptographie a été absorbée, point par point, par les acteurs qu'elle visait à contester.

Cette absorption n'a pas été le résultat d'un complot. Elle a été le résultat d'une simple loi de gravitation économique. Quand les rails techniques de la crypto se sont avérés performants, programmables, et largement non régulés, les acteurs financiers traditionnels se sont précipités pour les occuper. Ils avaient l'argent, l'expertise juridique, les relais politiques, les canaux de distribution. Les cypherpunks avaient la conviction et le code. Dans ce face-à-face inégal, le code a gagné techniquement, mais la conviction a perdu politiquement. Les institutions ont adopté la blockchain en la vidant simultanément de son contenu politique initial.

Et voilà comment on en arrive à un stablecoin yield-bearing comme USDe, qui utilise les rails Ethereum, qui se présente comme un produit décentralisé, mais dont la mécanique de génération du yield repose sur des positions short ouvertes par Ethena Labs sur des exchanges centralisés comme Binance ou Bybit, lesquelles sont contrôlées par des entreprises privées soumises aux mêmes pressions que n'importe quelle banque. Le produit a l'esthétique de la décentralisation, mais la mécanique de la centralisation. Il porte les marques visibles de l'utopie cypherpunk, mais aucune de ses substances. C'est exactement la définition d'une utopie capturée. Une promesse politique convertie en levier commercial pour les acteurs qu'elle voulait contester.

Je ne raconte pas cette histoire par nostalgie, et encore moins pour donner raison à ceux qui rejettent en bloc la crypto comme une arnaque. Ce serait jeter le bébé avec l'eau du bain. Les outils sont restés bons. Les rails fonctionnent. La blockchain reste un instrument politique potentiellement puissant. Mais il faut nommer précisément ce qui s'est passé pour comprendre ce qu'on a perdu, et ce qu'il reste à reconquérir. Le yield comme drogue, dont parle ce chapitre, est précisément l'instrument qui a permis l'absorption. C'est l'appât qui a fait passer la promesse politique sous le contrôle des intérêts commerciaux. Quand un protocole DeFi promet 15 % annualisés, il ne porte plus une vision démocratique. Il porte la même promesse que celle qu'une néobanque vous chuchote à l'oreille. Et derrière cette promesse, les mêmes mécanismes d'extraction sont à l'œuvre.

Phil, dans son livre, garde la foi cypherpunk intacte. Il croit que les outils peuvent être reconquis par leurs utilisateurs légitimes, que les DAOs peuvent devenir des structures de gouvernance authentiques, que la décentralisation cryptographique reste l'horizon politique du siècle qui vient. Je partage ses convictions sur l'horizon. Mais j'écris ce livre parce qu'avant l'horizon, il y a le terrain. Et sur le terrain, en 2026, l'utopie cypherpunk n'est plus la grille de lecture pertinente pour comprendre ce qui se passe dans la finance décentralisée. Elle a été capturée par des acteurs qui ne sont pas les nôtres. Et la première étape pour la reconquérir, c'est de regarder lucidement ce qu'elle est devenue.

VI. La double importation

Et c'est ici que se produit ce que j'appelle la double importation, le mouvement de fond qu'il faut absolument comprendre pour saisir la suite du livre.

Premier sens de l'importation. La finance traditionnelle, qui cherche à élargir son terrain de chasse au yield, se met à utiliser les rails crypto pour proposer ses propres produits sous forme tokenisée. BlackRock tokenise ses fonds monétaires en BUIDL. Franklin Templeton tokenise les siens en BENJI. Apollo et KKR commencent à proposer leurs structures de private credit en versions adaptées à la blockchain. Le mouvement est rationnel pour ces acteurs : tokeniser un fonds permet de réduire les coûts de back-office, d'élargir la base d'investisseurs, d'offrir une liquidité de circulation vingt-quatre heures sur vingt-quatre sept jours sur sept, de toucher des clients qui n'auraient jamais ouvert un compte chez Apollo mais qui détiennent déjà un wallet. La tokenisation est, pour eux, un canal de distribution supplémentaire pour des produits qu'ils auraient vendus de toute façon.

Deuxième sens de l'importation. L'écosystème crypto natif, qui a longtemps fonctionné sur ses propres ressources spéculatives, importe pour générer du yield des mécanismes qu'il copie de la finance traditionnelle. Maple reproduit le modèle du private credit avec des prêts non collatéralisés à des trading firms. Aave fonctionne comme un marché monétaire interbancaire désintermédié. Ethena réplique le carry trade institutionnel via des positions delta-neutres sur les dérivés perpétuels. Pendle invente une place d'échange des taux qui mime les marchés de swaps de taux d'intérêt traditionnels. Tout ce que la finance traditionnelle a inventé pendant trente ans pour générer du yield est en train d'être copié sur la blockchain, parfois en plus efficace, parfois en plus opaque, presque toujours en plus risqué.

La conséquence de cette double importation, c'est qu'il n'y a plus de mur étanche entre la finance traditionnelle et la crypto. Il y a un continuum. À une extrémité, vous avez le placement le plus conservateur qu'on puisse imaginer : un livret réglementé chez une banque européenne. À l'autre extrémité, vous avez les yields les plus spéculatifs des protocoles DeFi récents, parfois supérieurs à 20 % annualisés. Et entre les deux, une infinité de produits intermédiaires qui mélangent à des degrés divers des actifs traditionnels et des actifs crypto, des structures juridiques régulées et des structures de smart contracts, des promesses de rendement adossées à des collatéraux variés. Pour l'épargnant, cette continuité est désorientante. Pour les acteurs financiers, elle est une opportunité immense de circulation des capitaux à travers des juridictions et des cadres réglementaires différents.

Et c'est précisément ce qui rend la crise actuelle si difficile à comprendre par les régulateurs traditionnels. Quand un choc se produit en bout de chaîne, par exemple un dépeg sur un stablecoin synthétique ou un défaut sur un protocole de private credit tokenisé, ce choc ne reste pas confiné à l'univers crypto. Il remonte la chaîne, parce que les acteurs qui ont placé du capital dans le segment le plus risqué sont souvent les mêmes que ceux qui détiennent des positions plus traditionnelles ailleurs. Quand ils doivent honorer des appels de marge ou des rachats sur leur exposition crypto, ils vendent ce qu'ils peuvent vendre rapidement, c'est-à-dire des actifs liquides traditionnels. La crise voyage du segment le plus opaque vers le segment le plus régulé, en sens inverse de ce qu'attendaient les régulateurs.

VII. La vraie question, et le pont vers la suite

Ce que j'aimerais qu'on emporte de ce chapitre, c'est trois idées simples.

D'abord, que la chasse au yield n'est pas un phénomène marginal. C'est devenu le moteur principal qui irrigue le système financier contemporain. Toute la structure que nous avons décrite dans les chapitres précédents, l'expansion du private credit, la migration des prêts hors du système bancaire régulé, l'absorption d'épargne longue par les assureurs PE-owned, la fabrication de véhicules semi-liquides pour les particuliers, tout ceci ne s'explique que par le besoin impérieux de générer du yield à une époque où les rendements sans risque sont devenus structurellement insuffisants pour les épargnants formés à l'ancienne école.

Ensuite, que cette chasse au yield s'est désormais étendue au-delà de la finance traditionnelle pour absorber l'écosystème crypto. Ce qui était autrefois un univers parallèle, marqué par sa propre culture et ses propres acteurs, est devenu un prolongement du système financier traditionnel. Pas un substitut, pas une alternative, un prolongement. La crypto institutionnelle de 2026 ne propose pas une autre finance, elle propose la même finance dans une enveloppe technique différente, avec ses propres pathologies amplifiées.

Et enfin, c'est sur ce point que je veux conclure, le mécanisme de transmission entre ces univers est désormais permanent. Il ne s'active pas seulement en cas de crise. Il fonctionne en continu, dans les deux sens. La finance traditionnelle injecte du capital dans la crypto via les fonds tokenisés et les stablecoins yield-bearing. La crypto injecte du levier dans la finance traditionnelle via les structures de collatéralisation croisée, les prêts adossés à des actifs tokenisés, les acteurs qui circulent entre les deux mondes avec des positions consolidées. Le système nerveux qui relie ces deux univers est désormais une réalité quotidienne, même si personne ne lui a donné de nom officiel.

Dans le prochain chapitre, on va entrer concrètement dans le maillon le plus actif de ce système nerveux, celui où la crypto et la finance traditionnelle se rejoignent le plus profondément. Ce maillon, c'est la tokenisation des actifs réels. On va regarder comment ce mouvement, qui se présente comme une démocratisation de l'accès aux actifs financiers, fonctionne en réalité. Quels sont les acteurs qui le pilotent, quels sont les produits qui en sortent, et quels sont les risques que personne ne nomme. Vous verrez que la promesse d'ouverture cache souvent une concentration nouvelle, et que le mot démocratisation, dans la bouche des gestionnaires d'actifs, signifie rarement ce qu'il signifie ailleurs.


Chapitre 7Quand la crypto absorbe la finance ancienne

Le mot démocratisation, dans la bouche d'un gestionnaire d'actifs, signifie rarement ce qu'il signifie ailleurs.

I. Le moment Larry Fink

En janvier 2024, Larry Fink, le PDG de BlackRock, accorde une interview à CNBC dans laquelle il prononce une phrase qui passe presque inaperçue dans la presse économique généraliste. La tokenisation, dit-il, est la prochaine génération des marchés financiers. Ce n'est pas une prédiction. C'est une déclaration de programme. Quand l'homme qui dirige le plus gros gestionnaire d'actifs au monde, contrôlant à travers sa firme et sa plateforme Aladdin une fraction massive de la finance mondiale, annonce qu'il considère la tokenisation comme la prochaine génération, ce qu'il dit en sous-texte est plus important que ce qu'il dit en surface. Il annonce qu'il a pris la décision stratégique de transférer une partie des opérations de BlackRock sur les rails de la blockchain.

Pour comprendre la portée de cette annonce, il faut se rappeler ce qu'était la blockchain pour Wall Street jusqu'à la fin des années 2010. Une curiosité technique. Une zone marginale fréquentée par des libertariens excentriques et des spéculateurs. Quelque chose qu'on tolérait, qu'on regardait de loin, qu'on dénonçait régulièrement comme une bulle ou une arnaque. Les grands gestionnaires d'actifs ne touchaient pas à la blockchain. Ils n'avaient ni l'intérêt ni le mandat de leurs investisseurs institutionnels pour le faire.

Ce qui a changé entre 2020 et 2024, c'est la réalisation, par les directions stratégiques de ces maisons, qu'un volume croissant de capital se déplaçait sur ces rails techniques. Les stablecoins centralisés comme USDT et USDC dépassaient ensemble les deux cent milliards de dollars de capitalisation. Les volumes de paiement transitant par ces stablecoins surpassaient ceux de Visa et de Mastercard combinés. Les fonds tokenisés expérimentaux lancés par quelques pionniers, principalement Franklin Templeton et Securitize, montraient que la mécanique pouvait fonctionner avec des actifs réels traditionnels. Et le cadre réglementaire commençait à se préciser : aux États-Unis avec le GENIUS Act adopté en juillet 2025, en Europe avec le règlement MiCA en vigueur depuis 2024, dans d'autres juridictions par mimétisme.

Larry Fink a fait, à ce moment-là, le calcul que les CEO des grandes banques avaient fait avec Internet à la fin des années 1990. Refuser d'occuper le terrain reviendrait à laisser des concurrents le faire. Il fallait donc occuper, massivement et rapidement, et profiter de l'avantage compétitif que confère l'accès à des bases de clientèle institutionnelles fidèles, à des actifs sous gestion existants, à des relais réglementaires soigneusement entretenus.

C'est dans ce contexte qu'est né, en mars 2024, BlackRock USD Institutional Digital Liquidity Fund, plus connu sous son nom court : BUIDL. Et c'est de BUIDL qu'il faut parler maintenant, parce qu'il est devenu le produit emblématique de toute la mutation que je veux décrire.

II. Anatomie d'un BUIDL

BUIDL est, en surface, un produit d'une simplicité désarmante. C'est un fonds monétaire tokenisé, c'est-à-dire un fonds qui investit dans des bons du Trésor américain à très court terme, des accords de pension livrée et du cash, et qui distribue les revenus de ces placements aux détenteurs du token. Chaque token vaut un dollar, le rendement est versé chaque mois sous forme de nouveaux tokens distribués aux détenteurs proportionnellement à leur stock. À la fin du premier trimestre 2026, BUIDL pèse environ 3,2 milliards de dollars, ce qui en fait l'un des plus gros fonds tokenisés au monde, derrière une poignée de concurrents comme USYC de Hashnote ou OUSG d'Ondo.

Si vous ne creusez pas, vous vous dites : voilà un produit simple, transparent, accessible. Un fonds monétaire ordinaire, mais sur la blockchain, donc disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, transférable instantanément, auditable on-chain. La démocratisation parfaite. Voilà comment BlackRock le présente, à peu près mot pour mot, dans sa communication officielle.

Quand vous lisez le prospectus, les choses se compliquent. BUIDL est ce qu'on appelle dans le jargon un permissioned token. Cela veut dire que les wallets autorisés à le détenir doivent être préalablement validés par BlackRock et son partenaire technique Securitize, à travers un processus appelé know-your-customer, le KYC. Concrètement, vous ne pouvez pas acheter du BUIDL avec n'importe quel wallet crypto comme vous le feriez avec USDC ou USDT. Vous devez d'abord faire enregistrer votre identité, prouver votre statut d'investisseur qualifié (en pratique, démontrer que vous gérez plus d'un certain seuil d'actifs, généralement supérieur à cinq millions de dollars), et signer un contrat qui vous lie aux conditions standards de la gestion d'actifs institutionnelle.

Vous voyez la mécanique. La blockchain promettait l'accès universel et permissionless. BUIDL utilise la blockchain mais maintient strictement le filtre traditionnel de la finance institutionnelle. Les rails sont décentralisés, le contenu est verrouillé. Sur les trois milliards et quelques de BUIDL en circulation, on estime qu'il existe moins de trente détenteurs distincts, principalement des plateformes crypto institutionnelles comme Ondo, qui utilisent BUIDL comme actif sous-jacent pour leurs propres produits, et quelques family offices et hedge funds crypto-natifs très fortunés.

Le filtre KYC n'est pas un défaut de conception. C'est une fonctionnalité, au sens où il permet à BlackRock de respecter strictement les exigences réglementaires de l'industrie de la gestion d'actifs sans avoir à inventer un nouveau cadre. C'est cohérent. C'est même conforme. Mais cela transforme radicalement la signification du mot démocratisation. Démocratiser, dans le sens commun, c'est rendre accessible à un plus grand nombre. BUIDL démocratise l'accès aux Treasuries américaines aux investisseurs qui géraient déjà cinq millions de dollars d'actifs. Pour les autres, c'est-à-dire pour 95 % des épargnants occidentaux, BUIDL est aussi inaccessible qu'un fonds monétaire traditionnel chez Goldman Sachs.

III. Ondo et le pont vers le retail

C'est ici qu'intervient un acteur intermédiaire qui mérite qu'on s'arrête sur lui : Ondo Finance. Ondo a été fondée en 2021 par d'anciens cadres de Goldman Sachs, avec une mission qui résume bien la nature du mouvement de tokenisation contemporain : prendre les actifs financiers réservés à l'élite institutionnelle et les emballer dans une forme qui peut être distribuée à un public crypto plus large, sans franchir entièrement les barrières réglementaires américaines.

Le produit phare d'Ondo s'appelle USDY. Techniquement, c'est un yield-bearing token adossé à des bons du Trésor américain à court terme et à des dépôts bancaires garantis. Il distribue un yield qui suit approximativement le taux des fonds fédéraux, généralement entre quatre et 5 % annualisés selon les périodes. La capitalisation a dépassé le milliard de dollars en 2025, distribuée sur plusieurs blockchains : Ethereum, Solana, Mantle, Sui, Stellar.

Là où Ondo devient intéressant, c'est dans son contournement de la barrière institutionnelle américaine. USDY, contrairement à BUIDL, est conçu pour être accessible à des investisseurs non-américains, ce qui inclut une partie significative du grand public hors États-Unis, y compris en France et en Europe. Le mécanisme juridique repose sur une émission depuis une entité offshore, généralement domiciliée dans une juridiction permissive, qui permet à Ondo d'éviter les obligations réglementaires lourdes qui pèseraient sur un produit équivalent destiné au marché américain.

Concrètement, qu'est-ce que cela signifie pour le détenteur final ? Si vous êtes un investisseur particulier en Europe et que vous achetez du USDY, vous détenez un token qui vous donne accès à un rendement adossé à des bons du Trésor américain, sans avoir à ouvrir un compte chez un courtier américain, sans avoir à passer par un KYC complet d'investisseur qualifié, sans avoir à respecter les seuils minimaux de patrimoine. C'est, sur le papier, une vraie démocratisation. Sauf qu'au passage, vous abandonnez plusieurs protections que vous auriez eues si vous aviez acheté directement des bons du Trésor américain via un courtier régulé. Vous abandonnez la garantie fédérale en cas de défaillance du custodian. Vous abandonnez la couverture du fonds d'indemnisation des investisseurs qui s'appliquerait dans une juridiction onshore. Vous abandonnez la traçabilité juridique précise de vos droits sur les actifs sous-jacents. Vous gagnez en accessibilité, vous perdez en sécurité juridique. Pas de jugement de valeur sur ce trade-off, juste le constat qu'il existe et qu'on ne vous le nomme pas explicitement.

Et c'est précisément ce qui fait d'Ondo, et de la catégorie d'acteurs intermédiaires qu'il représente, un pivot stratégique du mouvement de tokenisation. Ondo achète BUIDL en gros volume auprès de BlackRock, c'est-à-dire qu'Ondo est l'un des fameux trente détenteurs validés du fonds institutionnel. Ondo emballe ensuite cette exposition dans des tokens distribuables au retail international. Le rendement traverse ainsi une cascade : Treasury américaine, BUIDL, USDY, votre wallet. À chaque étape, une marge est prélevée. À chaque étape, une couche de complexité juridique est ajoutée. Et la promesse d'accès direct aux actifs sous-jacents, qui était l'un des grands arguments de la décentralisation, se transforme progressivement en accès intermédié à travers une chaîne d'acteurs dont chacun capture une part de la valeur.

IV. Maple et le private credit on-chain

Si BUIDL représente l'extrémité prudente du spectre de la tokenisation, à savoir des Treasuries, et qu'Ondo représente le maillon intermédiaire qui les ouvre au retail international, alors Maple Finance représente l'extrémité audacieuse : la tokenisation du private credit lui-même. Et c'est ici que toute la mécanique d'opacité décrite dans les chapitres trois, quatre et cinq de ce livre vient nicher dans une enveloppe crypto.

Maple Finance, fondée en 2019, est un protocole qui permet à des fonds de credit professionnels d'origines diverses, principalement des trading firms crypto-natives et plus récemment des emprunteurs corporate traditionnels, d'emprunter contre des collatéraux on-chain. Son produit phare, syrupUSDC, dépasse les cinq milliards de dollars de capitalisation et propose un rendement annualisé d'environ huit à 10 % sur la stratégie standard, et jusqu'à onze ou 12 % sur la stratégie high-yield qui prend plus de risque. Plus du double du rendement de BUIDL, et trois fois celui d'USDY.

Quand vous regardez Maple, votre premier réflexe est de penser que la transparence on-chain résout le problème de l'opacité que je décris dans le chapitre quatre sur les BDC. Après tout, les flux sont publics, les contrats sont auditables, les positions de chaque emprunteur sont visibles. Sauf que cette transparence superficielle masque une opacité plus profonde, et c'est exactement ce que la grammaire du hacker doit débusquer.

Voici la mécanique réelle. Quand un emprunteur veut accéder à un prêt Maple, il passe par un processus d'évaluation qui n'est pas réalisé par la chaîne mais par l'équipe de Maple Finance elle-même, ou par un de ses partenaires délégués qu'on appelle pool delegates. Ces pool delegates sont des entités spécialisées, généralement des fonds de gestion crypto traditionnels, qui sélectionnent les emprunteurs, négocient les conditions, surveillent les performances. Leur travail est rémunéré par une commission prélevée sur le rendement. Et leur compétence en analyse de crédit est, en moyenne, inférieure à celle des grands gestionnaires de private credit traditionnel comme Apollo ou Blackstone, simplement parce que ce sont des acteurs plus jeunes, avec moins d'historique, moins de données, moins d'expérience à travers les cycles.

Le résultat est observable. En 2022, lors de l'effondrement de l'écosystème crypto qui a suivi la faillite de Terra-Luna puis de FTX, Maple a connu plusieurs défauts importants sur ses pools qu'elle gérait à l'époque. Des trading firms qui avaient emprunté sur le protocole ont fait faillite sans pouvoir rembourser. Le protocole a perdu environ 36 millions de dollars sur deux défauts historiques. C'est, en soi, un montant supportable. Mais c'est aussi un signal sur la qualité de l'analyse de crédit pratiquée. À la même période, les grands acteurs traditionnels du private credit affichaient des taux de défaut beaucoup plus bas, parce que leur sélection était plus rigoureuse, leurs covenants plus stricts, leurs systèmes d'alerte plus matures.

La leçon n'est pas que Maple est un mauvais protocole. C'est que la transparence on-chain n'est pas l'audit. Voir un prêt enregistré sur la blockchain ne vous dit pas si la qualité de l'emprunteur a été correctement évaluée. Voir une position publique ne vous dit pas si les covenants associés sont solides. Voir un défaut on-chain ne vous dit pas s'il y a eu négligence dans la due diligence. La blockchain rend visibles les flux, elle ne rend pas visibles les jugements humains qui les ont précédés. Et c'est précisément dans ces jugements humains que se logent les risques.

Et pourtant, syrupUSDC est marketé sur les plateformes crypto comme un produit yield-bearing transparent, audité, décentralisé. Trois adjectifs qui sont chacun techniquement vrais, mais qui produisent ensemble une connotation trompeuse. Le détenteur retail qui achète du syrupUSDC parce qu'il a vu ces trois adjectifs accolés ensemble n'a aucune idée du fait qu'il prête en réalité à des emprunteurs sélectionnés par une équipe humaine relativement jeune, avec des compétences variables et un historique court. Il achète un produit de private credit déguisé en stablecoin yield-bearing, sans en mesurer la profondeur réelle.

V. Le narratif de la démocratisation

Vous tenez maintenant les trois cas. BUIDL au sommet, Ondo au milieu, Maple à la base. Trois acteurs, trois positions dans la cascade, trois usages très différents du même mot magique : démocratisation. Tous prétendent démocratiser l'accès à des produits financiers réservés à l'élite. Tous opèrent en réalité un mouvement d'absorption inversé, où les rails crypto sont utilisés pour distribuer des produits financiers traditionnels en contournant les protections réglementaires qui s'appliqueraient autrement.

Cette utilisation du mot démocratisation par les acteurs financiers contemporains mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle s'inscrit dans une histoire plus longue qui dépasse la crypto. J'ai consacré une partie significative de mon travail journalistique à débusquer ce même mot dans d'autres contextes. Quand Facebook prétendait démocratiser la communication, ce qu'il faisait en réalité était de centraliser sous son contrôle les flux de communication qui transitaient auparavant par une multitude d'opérateurs concurrents. Quand Uber prétend démocratiser le transport, ce qu'il fait en réalité est d'extraire une marge centralisée sur des travailleurs indépendants qui assument tous les coûts opérationnels. Quand OpenAI prétend démocratiser l'intelligence artificielle, ce qu'il fait en réalité est de construire un monopole de fait sur les modèles les plus puissants, en distribuant gratuitement une version dégradée à la périphérie. À chaque fois, le mot démocratisation est utilisé pour décrire un mouvement qui produit objectivement l'inverse de ce qu'il prétend.

La tokenisation de la finance institutionnelle suit la même partition. Présentée comme un mouvement d'ouverture, elle est en réalité un mouvement de concentration. Les acteurs qui dominent le marché tokenisé en 2026 sont, pour l'essentiel, les mêmes qui dominaient la finance institutionnelle traditionnelle avant la tokenisation : BlackRock, Franklin Templeton, Apollo, KKR, Goldman Sachs. Quelques pure players crypto, comme Maple ou Ondo, ont émergé, mais ils opèrent dans les interstices du système dominé par les institutionnels. Et le narratif d'ouverture sert principalement à légitimer politiquement l'expansion des géants traditionnels vers un nouveau territoire, en désamorçant les critiques qui auraient pu s'élever contre cette expansion.

L'usage du mot démocratisation par BlackRock et ses pairs n'est pas malhonnête au sens strict. Larry Fink est convaincu, probablement, que ce qu'il fait représente un progrès pour les épargnants. Il croit sans doute que distribuer les produits BlackRock à un public plus large via les rails crypto est une bonne chose pour ce public. Mais cette conviction sincère ne change pas la mécanique objective de ce qui se passe. Quand un acteur déjà dominant capture les rails techniques qui auraient pu être utilisés pour le contester, le résultat n'est pas une démocratie financière. C'est une consolidation oligopolistique.

Et c'est exactement cela que les cypherpunks, dont je parlais dans le chapitre précédent, avaient cherché à empêcher. La blockchain devait permettre la circulation de la valeur sans dépendance à des intermédiaires concentrés. En 2026, sur les principales blockchains, les intermédiaires concentrés sont plus puissants que jamais. Pas parce que la technologie a échoué. Parce qu'elle a été capturée.

VI. Vers la fragilité synthétique

Le tableau qui se dessine est désormais clair. La tokenisation des actifs réels n'est pas, à ce stade de son déploiement, une libération de la finance par la cryptographie. C'est, plus prosaïquement, la migration de la finance traditionnelle sur les rails techniques de la cryptographie, avec un assouplissement réglementaire au passage. Les acteurs qui gagnent sont ceux qui contrôlent à la fois les actifs sous-jacents et les canaux de distribution. Les acteurs qui perdent sont ceux qui croyaient acheter de la décentralisation et qui découvrent qu'ils ont acheté un produit traditionnel, en plus risqué et en moins protégé.

Mais le mouvement va plus loin que ce que ce chapitre a décrit. Au-delà de la simple migration de produits existants sur de nouveaux rails, certains acteurs ont commencé à concevoir des produits qui ne pouvaient pas exister dans la finance traditionnelle, parce qu'ils nécessitent les capacités spécifiques de la blockchain et des marchés crypto pour fonctionner. Ces produits sont les enfants natifs de la double importation que j'ai décrite. Ils prennent la promesse du stablecoin, c'est-à-dire la stabilité face au dollar, et ils la combinent avec des mécanismes de génération de yield qui n'ont pas d'équivalent dans la finance ancienne. Ils sont opaques au sens où leur fonctionnement repose sur des montages techniques que peu de gens comprennent. Ils sont fragiles au sens où leur stabilité dépend de conditions de marché spécifiques qui peuvent disparaître à tout moment. Et ils croissent vite, parce que leurs rendements sont attractifs et que leur marketing est efficace.

Le produit emblématique de cette nouvelle catégorie s'appelle USDe, émis par un protocole nommé Ethena Labs. C'est le sujet du prochain chapitre.


Chapitre 8Le grand pari du dollar synthétique

Un stablecoin n'est stable que tant que personne ne lui demande sérieusement de l'être.

I. Une promesse impossible

Imaginez qu'on vous propose le produit suivant : un dollar numérique qui ne dépend ni d'une banque, ni d'un État, ni d'un dépôt en cash, mais qui reste néanmoins stable face au dollar américain à un cent près, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, et qui en plus vous verse un rendement annualisé entre cinq et 15 %. Pas un placement adossé à des obligations du Trésor. Pas un dépôt rémunéré. Un dollar qui produit du yield, comme un actif productif, tout en restant stable comme un actif monétaire.

Si cette proposition vous semble suspecte, votre intuition est correcte. Dans la finance traditionnelle, ce produit ne peut pas exister. La stabilité face à une monnaie de référence et la génération de rendement sont, par construction, deux propriétés contradictoires. Une monnaie stable, c'est par définition une monnaie qui ne fait pas travailler son détenteur, parce qu'elle est utilisée comme moyen d'échange et réserve de valeur courte. Un actif productif, c'est par définition un actif qui prend du risque pour générer du rendement, et qui voit donc sa valeur fluctuer en conséquence. Les économistes appellent ça la trinité impossible appliquée à la liquidité : vous pouvez avoir deux des trois propriétés suivantes, jamais les trois ensemble. Stabilité, rendement, absence de risque de contrepartie.

Et pourtant, depuis 2024, un protocole basé sur Ethereum prétend résoudre cette trinité impossible. Il s'appelle Ethena Labs. Son produit phare s'appelle USDe, un dollar synthétique adossé non pas à des dollars en banque, mais à une stratégie financière reposant sur la combinaison de cryptomonnaies et de positions de couverture sur les marchés de dérivés. À son pic en octobre 2025, USDe pesait plus de quatorze milliards de dollars. À l'heure où j'écris ces lignes, après le crash que je vais raconter, sa capitalisation oscille autour de 5,9 milliards. Ce sont des chiffres qui font d'USDe l'un des plus gros stablecoins yield-bearing au monde, et probablement le plus important laboratoire grandeur nature de la mécanique que ce chapitre veut démonter.

Parce que la trinité impossible n'est pas résolue par Ethena. Elle est simplement déplacée. Et quand on regarde précisément où elle a été déplacée, on comprend pourquoi USDe est, à mon sens, le maillon le plus fragile de toute la chaîne décrite dans ce livre, et celui dont l'effondrement potentiel aurait le plus grand effet de contagion.

II. Comment USDe est censé fonctionner

Pour comprendre le risque, il faut d'abord comprendre la mécanique, donc passer une page sur la technique pure. Je vais essayer de rester accessible, mais sans cette page, le reste du chapitre est incompréhensible.

Le principe est ce que les financiers appellent une stratégie delta-neutre. Imaginons que vous me confiez mille dollars en échange d'un mille USDe. Que fait Ethena de vos mille dollars ? Pas ce que ferait une banque traditionnelle, qui les placerait en Treasuries américaines. Ethena prend vos mille dollars et achète pour mille dollars d'Ethereum sur le marché spot, c'est-à-dire au comptant. Vous diriez : mais alors, si l'Ethereum baisse, mon USDe va perdre sa valeur ? C'est ici que la deuxième jambe de la stratégie s'active. Au moment précis où Ethena achète vos mille dollars d'Ethereum, elle ouvre simultanément sur un exchange crypto comme Binance ou Bybit une position short, c'est-à-dire un pari à la baisse, sur un montant équivalent d'Ethereum, en utilisant les contrats à terme perpétuels disponibles sur ces plateformes.

Le résultat de cette double position est mathématiquement neutre face aux mouvements de prix de l'Ethereum. Si l'Ethereum monte de 10 %, votre Ethereum spot gagne cent dollars, mais la position short perd cent dollars : net, votre position reste à mille dollars. Si l'Ethereum baisse de 10 %, votre Ethereum spot perd cent dollars, mais la position short gagne cent dollars : net, votre position reste à mille dollars. Quelle que soit la direction du marché, votre USDe vaut un dollar. C'est ça, la magie du delta neutre. Une position en cryptomonnaie qui ne dépend pas, en pratique, du prix de la cryptomonnaie.

D'où vient alors le rendement, puisque la position elle-même ne génère pas de plus-value ? Il vient de deux sources principales. Première source, les frais de financement des contrats perpétuels, ce qu'on appelle dans le jargon les funding rates. Sur les marchés de dérivés crypto, quand les acheteurs (les longs) sont plus nombreux que les vendeurs (les shorts), les longs paient un petit pourcentage périodique aux shorts pour maintenir leur position. En période de marché haussier, où l'enthousiasme attire les longs, ces funding rates peuvent être substantiellement positifs : un à 3 % par an, parfois davantage. Comme Ethena est massivement short sur ses positions de couverture, elle reçoit ces paiements et les redistribue à ses détenteurs. Deuxième source, les rendements du staking d'Ethereum. Une partie de l'Ethereum détenu par Ethena est mis en staking, c'est-à-dire utilisée pour valider les transactions du réseau Ethereum, ce qui génère une rémunération annualisée autour de 3 %.

L'addition de ces deux sources, plus quelques optimisations marginales liées aux stablecoins liquides détenus en réserve, donne le yield distribué aux détenteurs de la version staked d'USDe, ce qu'on appelle sUSDe. Au lancement du protocole en 2024, ce yield a touché des sommets vertigineux, jusqu'à 27 % annualisés. En 2025, il oscillait autour de 15 %. À l'heure où j'écris ces lignes, après le crash d'octobre que je vais raconter et la compression des marchés crypto qui a suivi, il est tombé à environ 3,7 %. Toujours supérieur au taux des bons du Trésor, mais plus du tout supérieur aux fonds tokenisés type BUIDL qui paient 4 % avec un risque incomparablement plus faible.

Voilà pour la mécanique. Brillant sur le papier. Une innovation financière réelle qui mérite la curiosité intellectuelle qu'on porterait à tout assemblage technique élégant.

III. Le 10 octobre 2025

Mais le papier n'est pas la réalité, et la réalité s'est manifestée brutalement le 10 octobre 2025. Permettez-moi de revenir sur cette journée, parce que c'est elle qui révèle ce que la mécanique théorique ne dit pas.

Ce jour-là, en début de soirée européenne, le président américain Donald Trump annonce des tarifs douaniers additionnels de 100 % sur les importations chinoises. L'annonce déclenche une panique sur l'ensemble des marchés risqués, et particulièrement sur les marchés crypto, qui réagissent plus vite et plus violemment que les marchés actions. En quelques heures, 19 milliards de dollars de positions à effet de levier sont liquidées sur l'ensemble des plateformes crypto. C'est le plus gros événement de déleveraging de l'histoire de cette industrie, devant les épisodes de mai 2022 (Terra-Luna) et de novembre 2022 (FTX).

Au milieu de cette tempête, quelque chose d'inattendu se produit sur USDe. Sur le plus gros exchange crypto au monde, Binance, le prix d'USDe s'effondre brutalement à 65 cents. Pendant ce temps, sur d'autres exchanges comme Bybit ou Kraken, et sur les pools de liquidité décentralisés comme Curve, USDe continue de s'échanger à un prix très proche de un dollar, autour de 98 ou 99 cents. Pendant quelques minutes, il y a deux prix simultanés pour le même token : un prix de panique sur Binance, un prix quasiment stable partout ailleurs.

Le réflexe immédiat, quand on lit cette information dans un journal, c'est de penser que USDe a fait défaut. Que la mécanique delta-neutre a cassé. Que le protocole est en train de s'effondrer comme Terra-Luna en mai 2022. Ce n'était pas le cas. Et c'est important de le comprendre, parce que la véritable nature de l'événement révèle un risque différent et plus subtil que le simple risque d'effondrement.

Ce qui s'est passé, c'est un problème d'infrastructure de marché. L'oracle interne de Binance, c'est-à-dire le mécanisme par lequel la plateforme détermine le prix d'un actif pour calculer les liquidations de positions à effet de levier, lisait son propre carnet d'ordres au lieu d'agréger les prix observés sur d'autres plateformes. Le carnet d'ordres Binance pour USDe avait, à ce moment-là, une profondeur de marché de 8 millions de dollars seulement, c'est-à-dire qu'il aurait suffi de huit millions de ventes pour faire bouger le prix de manière significative. Avec une supply USDe de neuf milliards de dollars en circulation, ça donne un ratio de profondeur de 0,09 %. À titre de comparaison, USDC affichait à la même date un ratio de profondeur de 5 % sur la même plateforme, soit 55 fois plus solide. Quand une vague de panique a balayé les marchés, une seule transaction de 90 millions de dollars a suffi pour faire chuter le prix Binance de 35 %.

Ethena, sur sa partie technique, a continué de fonctionner correctement pendant toute la journée. Ses mécanismes de mint et de redemption ont traité plus de deux milliards de dollars de rachats sans interruption. La collatéralisation est restée supérieure à 100 %. Le delta-neutre a tenu ses promesses techniques. Le peg est revenu à un dollar en huit heures, dès que l'arbitrage entre Binance et les autres plateformes a pu se réaliser à grande échelle.

Mais les dégâts collatéraux ont été massifs et durables. La supply USDe est passée de 14,8 milliards de dollars en octobre à 6,5 milliards en janvier 2026, une chute de plus de 55 %. Le token de gouvernance ENA, qui cotait 1,52 dollar à son pic, est tombé à environ onze cents, soit une chute de plus de 92 %. Le protocole a survécu mécaniquement, mais la confiance dans son modèle a été profondément ébranlée.

IV. Ce que l'épisode révèle vraiment

Maintenant que vous avez le contexte, il faut décortiquer ce que cet épisode révèle, parce que la presse spécialisée crypto en a largement minimisé la portée en se concentrant sur le fait que le protocole avait techniquement tenu.

La leçon centrale est la suivante : la solidité d'un stablecoin n'est pas seulement la solidité de son adossement comptable, c'est aussi la solidité de son infrastructure de marché. Vous pouvez avoir une collatéralisation parfaite, des mécanismes de redemption qui fonctionnent, un protocole audité et sécurisé. Si la liquidité disponible sur les plateformes où votre token s'échange est trop faible, une simple vague de ventes peut faire dérailler le prix bien en deçà de sa valeur fondamentale, et ce dérapage temporaire peut produire des effets en cascade qui détruisent la confiance durablement.

C'est exactement ce qui s'est passé pour USDe. Pendant les huit heures où le prix Binance affichait 65 cents, des dizaines de milliers de positions à effet de levier ont été liquidées de force, parce que les algorithmes des plateformes calculaient des appels de marge sur la base du prix affiché plutôt que sur la base du prix réel disponible ailleurs. Des utilisateurs qui détenaient USDe comme collatéral pour emprunter d'autres actifs ont vu leur garantie évaluée à 65 cents au lieu de un dollar, ce qui a déclenché des appels de marge qu'ils n'avaient pas anticipés. Et la liquidation forcée de leurs positions a déclenché de nouvelles ventes, qui ont alimenté la panique.

Plus profondément, l'épisode a révélé une dépendance structurelle que personne ne nommait clairement avant. Ces dernières années, l'écosystème DeFi avait construit autour de USDe un ensemble de produits dérivés qui fonctionnaient sur des hypothèses de stabilité parfaite : des boucles de levier sur Aave et Pendle qui consistaient à déposer USDe comme collatéral, emprunter du USDC contre cette collatéralisation, racheter du USDe avec ce USDC, et recommencer plusieurs fois pour multiplier l'exposition au yield. Ces stratégies, qu'on appelle des loops dans le jargon, fonctionnaient tant que USDe restait parfaitement stable. Le moindre dérapage les détruisait en cascade.

Le rapport Stablecoin Insider du premier trimestre 2026 le formule clairement : la dépendance Aave-Pendle était devenue le principal moteur de la demande pour USDe. Quand cette boucle s'est dénouée, c'est 55 % de la capitalisation totale qui a disparu en trois mois. Pas parce que USDe avait fait défaut, mais parce que les utilisateurs construisaient sur USDe une pyramide de levier qui ne pouvait pas survivre à une heure de dépeg cosmétique.

V. Les risques structurels qui restent

Et c'est dans cette compréhension que se logent les risques structurels qui rendent USDe, au-delà de l'épisode d'octobre, particulièrement préoccupant pour la suite. Permettez-moi d'en lister les six principaux, dans l'ordre où ils me semblent menaçants.

Premier risque, et de loin le plus important : la dépendance aux funding rates positifs. Toute la machine USDe repose sur l'hypothèse que les marchés perpétuels crypto resteront, en moyenne sur le long terme, des marchés où les longs paient les shorts. C'est vrai en phase de marché haussier, où l'optimisme attire les longs. C'est faux en phase de bear market profond, où les acteurs cherchent à se couvrir contre la baisse et où les funding rates deviennent durablement négatifs. Sur les trois dernières années, la plus longue séquence consécutive de funding négatif a duré 13 jours. C'est gérable. Une séquence de deux à six mois, qui s'est produite en 2022, est gérable au prix d'une érosion du reserve fund. Une séquence d'un an, qui n'a jamais été observée mais reste possible dans un scénario de bear market profond et prolongé, n'est pas gérable. Le reserve fund actuel d'Ethena représente, selon le rapport mars 2026 de la Risk Committee, environ 1,18 % du TVL. Pour donner une idée, ça veut dire que sur six milliards de capitalisation, le reserve fund pèse environ 70 millions de dollars. À un coût de fonctionnement négatif de 10 % annualisés, ce reserve fund est épuisé en moins de 14 mois.

Deuxième risque, le risque d'infrastructure de marché que je viens de décrire. Tant que USDe dépend des oracles centralisés des grands exchanges crypto pour son prix de référence, et tant que la liquidité disponible sur ces plateformes reste structurellement inférieure à celle qu'on trouve sur des stablecoins fiat-backed comme USDC, l'événement du 10 octobre peut se reproduire à n'importe quel moment où une vague de ventes coïncide avec une faiblesse de liquidité. Ethena travaille à élargir sa base de teneurs de marché et à diversifier ses sources d'oracles, mais cette fragilité reste pour l'instant une caractéristique structurelle.

Troisième risque, le risque de contrepartie sur les exchanges crypto où Ethena héberge ses positions short. Le delta-neutre ne fonctionne que tant que Binance, Bybit ou les autres plateformes utilisées honorent leurs contrats. Si l'une de ces plateformes faisait faillite (le précédent FTX est dans toutes les têtes) ou subissait un gel réglementaire (les procédures en cours contre Binance par les autorités américaines créent ce risque), une partie significative de la couverture d'Ethena pourrait se retrouver bloquée ou perdue. Le delta-neutre devient alors directionnel, et la stabilité de USDe est immédiatement compromise.

Quatrième risque, le risque de dépeg de stETH. Une partie significative de l'Ethereum détenu par Ethena est mise en staking via Lido, sous forme de stETH. Or stETH peut, en période de stress, se découpler temporairement d'ETH, comme cela s'est produit pendant la crise Terra en mai 2022 où stETH a chuté jusqu'à 0,93 ETH. Un dépeg persistant de stETH élargirait l'écart entre la valeur du collatéral spot d'Ethena et la valeur notionnelle de sa couverture short, créant une perte asymétrique qui éroderait la collatéralisation.

Cinquième risque, le risque de short squeeze. Si l'Ethereum ou le Bitcoin montent brutalement, les positions short d'Ethena génèrent des appels de marge sur les exchanges où elles sont hébergées. En cas de hausse trop violente pour qu'Ethena puisse rebalancer rapidement ses positions, ces shorts peuvent être liquidés de force avant que le protocole ait pu réagir. Le delta-neutre devient alors directionnel à la hausse, ce qui paradoxalement détruit la stabilité de USDe au moment précis où les utilisateurs ont le plus besoin d'un actif refuge.

Sixième risque, et c'est probablement le plus stratégique, la limite de scalabilité du marché des perpétuels crypto lui-même. USDe ne peut pas grossir au-delà de la capacité des marchés perpétuels Bitcoin et Ethereum à absorber ses positions short. À quatorze milliards de capitalisation, USDe représentait déjà une fraction notable de l'open interest combiné de ces marchés. Si USDe revenait vers son ambition affichée de cinquante milliards, comme certains analystes le projettent encore, le protocole deviendrait l'un des plus gros acteurs short sur ces marchés, ce qui structurellement comprimerait les funding rates et donc ses propres rendements. Le succès d'USDe est, en partie, le plafond de son propre modèle.

VI. Le canal vers le TradFi : iUSDe

Si tout ceci concernait uniquement la communauté crypto, on pourrait conclure que c'est un problème intéressant à observer mais sans implication majeure pour les épargnants traditionnels. Sauf qu'Ethena a passé l'année 2025 et le début de 2026 à construire méthodiquement le canal qui rend leur produit accessible au capital institutionnel régulé. Et ce canal a un nom : iUSDe.

iUSDe est, techniquement, une version wrapped de sUSDe, c'est-à-dire un token qui représente une part de sUSDe mais avec des contraintes supplémentaires pensées pour le marché institutionnel. Custody régulée chez Kraken Institutional. Proof of Reserves hebdomadaire publiquement vérifiable. KYC complet sur les détenteurs. Conformité aux exigences des family offices, des fonds de pension, des assureurs régulés. Le tout adossé au backing technique et financier de Franklin Templeton et F-Prime Capital, qui ont investi 100 millions de dollars dans Ethena Labs au premier trimestre 2025.

Le mouvement est exactement symétrique de celui qu'on a décrit pour BUIDL au chapitre précédent. Là où BUIDL importe des actifs traditionnels (les Treasuries) sur les rails crypto pour les rendre accessibles à un public crypto, iUSDe exporte un actif crypto (les funding rates des perpétuels) vers les rails traditionnels pour le rendre accessible à un public institutionnel. La double importation que j'évoquais au chapitre six, le système nerveux qui relie désormais ces deux univers en permanence, prend ici sa forme la plus aboutie. iUSDe est le maillon vivant de cette intrication.

Et c'est ici que la phrase de Phil Roux, qu'il décrivait dans son livre comme la cascade cause-conséquence, prend tout son sens contemporain. Imaginons le scénario suivant. Une récession américaine se déclenche. Les marchés crypto entrent dans une phase baissière prolongée. Les funding rates passent durablement négatifs. Le reserve fund d'Ethena s'érode rapidement, beaucoup plus vite que les analystes ne l'anticipaient. La confiance dans le modèle USDe se fissure. Les détenteurs institutionnels d'iUSDe, qui sont liés à des contraintes de gestion d'actifs régulés, doivent céder leurs positions pour respecter leurs propres ratios prudentiels. Ethena doit dénouer ses positions short en urgence pour honorer les rachats, ce qui pousse paradoxalement les prix crypto à la hausse via short covering forcé, créant une volatilité supplémentaire. Les utilisateurs de boucles Aave-Pendle voient leurs collatéraux dévalorisés et subissent des appels de marge en cascade. Tout l'écosystème DeFi qui s'était construit autour de USDe entre en désordre.

Pendant ce temps, du côté traditionnel, les family offices et les fonds qui détenaient iUSDe doivent vendre des actifs liquides pour honorer leurs propres besoins de liquidité (les pertes sur iUSDe étant illiquides à dénouer rapidement). Ils vendent quoi ? Des Treasuries américaines et des obligations corporate investment grade, exactement comme dans le scénario de transmission que j'ai décrit au chapitre cinq pour les assureurs PE-owned. La crise crypto, qui semblait confinée à un univers parallèle, vient ainsi peser sur le marché obligataire public. Le marché obligataire public, en réagissant, modifie les conditions de financement de l'ensemble de l'économie réelle. Et la cascade décrite par Phil dans son livre, qui partait du cœur du système financier traditionnel, se retrouve réactivée depuis sa périphérie crypto.

VII. Le pari et son prix

Que retenir de ce chapitre ?

USDe représente d'abord une innovation financière réelle. Le delta-neutre tokenisé est techniquement brillant. Il résout, sur le papier, un problème que les ingénieurs financiers cherchaient depuis longtemps à résoudre : générer du yield sur un actif stable sans dépendre d'une banque centrale ou d'une obligation souveraine. Si l'expérience USDe survit aux prochaines années sans accident majeur, elle représentera peut-être l'une des contributions les plus importantes de la finance décentralisée à l'architecture monétaire du vingt-et-unième siècle.

Mais ce pari n'est pas gagné, et c'est l'autre face du tableau. Les six risques structurels que j'ai listés ne sont pas théoriques. Ils se sont matérialisés au moins en partie en 2024, en 2025, et lors du choc d'octobre. Le reserve fund qui sert de coussin face à ces risques représente moins de 1,2 % de la valeur protégée. Le profit brut du protocole au premier trimestre 2026 s'est élevé à 614 000 dollars seulement, un chiffre microscopique au regard de la taille du marché qu'il prétend stabiliser. La marge d'erreur d'Ethena est étroite, et toute conjonction défavorable peut faire basculer le modèle au-delà du point de retour.

Au fond, USDe représente surtout un cas exemplaire du déplacement de la trinité impossible que j'évoquais en ouverture. Ethena n'a pas résolu le problème, elle l'a déplacé. La stabilité, le rendement et l'absence de risque ne coexistent pas dans USDe : la stabilité y est précaire, le rendement y est volatil, et le risque y est massivement présent mais réparti sur des contreparties et des mécanismes que l'utilisateur final ne perçoit pas. Le détenteur d'USDe pense acheter un dollar productif. Il achète en réalité une position synthétique complexe dont il ne contrôle ni les paramètres ni la liquidité, et dont la dépendance à des conditions de marché favorables est totale.

L'aphorisme cypherpunk que j'ai cité au chapitre six prend ici toute sa pertinence : si tu ne sais pas d'où vient le yield, c'est que le yield, c'est toi. Dans USDe, le yield est le produit du levier collectif que l'écosystème crypto est prêt à payer pour entretenir son enthousiasme haussier. Tant que cet enthousiasme dure, le yield existe. Quand l'enthousiasme se retire, ce sont les détenteurs d'USDe qui découvrent qu'ils étaient les fournisseurs ultimes du yield qu'ils croyaient percevoir.

Le chapitre suivant prend de la hauteur. Après avoir creusé la mécanique TradFi et la mécanique crypto, il faut comprendre comment ces deux univers s'inscrivent dans une transformation géopolitique plus large. Parce qu'au-delà des questions techniques que nous avons explorées, ce qui rend la période actuelle particulièrement instable, c'est un alignement de facteurs qui n'a pas de précédent dans l'histoire monétaire récente. Donald Trump est revenu à la Maison Blanche avec une doctrine économique qui rompt avec quarante ans de consensus. Sanae Takaichi a pris la tête du gouvernement japonais en promettant une rupture budgétaire majeure. Les BRICS continuent leur travail de dédollarisation lent mais persistant. Le GENIUS Act a transformé en quelques semaines le statut juridique des stablecoins aux États-Unis. Tous ces éléments ne sont pas des bruits de fond. Ils sont les composantes d'un changement de régime monétaire dont nous commençons à peine à mesurer la portée.


Chapitre 9La fin du consensus monétaire

Quand les piliers de la stabilité monétaire mondiale se mettent à vaciller en même temps, ce n'est plus du bruit. C'est un changement de régime.

I. Quarante ans de boussole figée

Pour comprendre ce qui change aujourd'hui, il faut d'abord se souvenir de ce qui ne changeait plus. Pendant quarante ans, l'architecture monétaire mondiale a reposé sur une série de consensus implicites qui, sans être inscrits dans aucun traité, fonctionnaient comme des évidences pour tous les acteurs sérieux de la finance internationale.

Premier consensus : le dollar américain comme monnaie de réserve mondiale. Pas un dollar théorique, un dollar pratique, dans lequel se libellaient l'essentiel des transactions commerciales internationales, l'essentiel des réserves des banques centrales, l'essentiel du pétrole. Deuxième consensus : la Réserve fédérale américaine comme banque centrale de fait du monde, dont les décisions de taux d'intérêt orientaient mécaniquement la politique monétaire de la plupart des autres juridictions. Troisième consensus : le Japon comme ancre monétaire ultime de l'Asie, gardienne de taux structurellement bas et fournisseur d'épargne longue qui finançait une part substantielle de la dette américaine. Quatrième consensus : l'indépendance technique des banques centrales par rapport aux pouvoirs politiques, principe gravé dans le marbre depuis les années 1980 dans la plupart des démocraties occidentales. Cinquième consensus : un consensus sur le consensus lui-même, c'est-à-dire l'idée que ces quatre piliers étaient suffisamment solides pour qu'on puisse construire dessus pour plusieurs décennies sans avoir à se soucier de leurs fondations.

Ces cinq consensus ont fonctionné, avec des variations mineures, depuis le tournant des années 1980. Ils ont survécu à la chute de l'Union soviétique, à la crise asiatique de 1997, à l'explosion de la bulle internet, à la crise des subprimes de 2008, à la pandémie de 2020. Ils ont structuré ce qu'on appelait, dans les conférences académiques, la grande modération, ces décennies où les chocs étaient absorbés par un système qui semblait avoir trouvé son équilibre. Les économistes des grandes écoles ont enseigné ces consensus comme des paramètres techniques, presque naturels. Les régulateurs ont conçu leurs cadres prudentiels en supposant que ces paramètres resteraient stables. Les acteurs financiers, des plus institutionnels aux plus spéculatifs, ont calibré leurs stratégies sur des hypothèses qui les considéraient comme acquis.

Et voici qu'en l'espace de 18 mois, ces cinq consensus se mettent simultanément à vaciller. Pas un par un. Tous en même temps. C'est ce qui rend la période actuelle si particulière. Pas un choc unique, comme en 2008. Une convergence de remises en question qui produit, par cumul, un changement de régime dont nous commençons à peine à mesurer les implications.

II. Le retour de Trump et la rupture américaine

Le premier consensus à céder, parce qu'il était le plus directement attaché à une volonté politique, est celui qui structurait la politique économique américaine depuis Reagan. Pas le néolibéralisme stricto sensu, qui avait déjà été nuancé par Obama puis Biden, mais un cadre plus large qui combinait libre-échange international, indépendance de la Fed, partenariats stratégiques avec les alliés démocratiques, et utilisation du dollar comme instrument de soft power. Ce cadre, Donald Trump l'a méthodiquement déconstruit depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025.

Les tarifs douaniers, qu'il avait expérimentés lors de son premier mandat, sont devenus dans son second mandat un instrument de politique étrangère permanent. 100 % sur les importations chinoises annoncés en octobre 2025. Tarifs réciproques généralisés sur l'ensemble des partenaires commerciaux. Menaces de tarifs de cent à cent 50 % sur les nations BRICS qui pousseraient leur agenda de dédollarisation. Cette politique tarifaire, présentée à ses électeurs comme une protection de l'industrie américaine, opère en réalité un renversement complet de la doctrine commerciale qui structurait l'économie mondiale depuis l'Organisation mondiale du commerce. Le dollar, plutôt qu'un bien public mondial dont les États-Unis assuraient la gestion en échange d'un statut de leader bienveillant, devient un instrument de pression bilatérale dans lequel l'allié comme l'adversaire sont traités selon la même grille transactionnelle.

Une autre rupture, peut-être plus structurelle encore, vise l'indépendance de la Réserve fédérale. Trump a fait pression publiquement sur Jerome Powell tout au long de l'année 2025 pour qu'il baisse les taux directeurs, soit pour soutenir la croissance américaine soit pour faciliter le service de la dette publique. Cette pression a été rendue publique, ce qui constitue en soi une rupture du consensus tacite qui maintenait l'indépendance de la Fed à distance de la politique partisane. Il a également préparé activement la succession de Powell, en sélectionnant des candidats dont les vues monétaires sont alignées avec les siennes, ce qui transformera de fait, à l'horizon de la fin du mandat actuel, la composition du Board of Governors de la Fed.

Plus subtile mais aux conséquences immenses vient enfin l'utilisation du système financier américain comme arme géopolitique. Les sanctions financières contre la Russie après 2022 avaient déjà commencé à modifier la perception du dollar par les pays non-alignés. L'administration Trump, par ses menaces explicites de tarifs contre les BRICS, accélère ce mouvement. La Chine, l'Inde, le Brésil, l'Arabie saoudite et un nombre croissant d'autres économies de taille moyenne calculent désormais leurs stratégies monétaires en intégrant la possibilité d'être, demain, dans la cible des sanctions américaines. Cette anticipation modifie leurs comportements aujourd'hui, accélérant le mouvement de diversification des réserves et la construction d'infrastructures de paiement parallèles que je vais détailler plus loin.

L'effet cumulé de ces trois ruptures, c'est que le dollar n'est plus perçu comme une infrastructure neutre. Il devient une infrastructure politiquement contestée, dont la disponibilité dépend de l'alignement avec la politique étrangère américaine du moment. Et ce qui était une infrastructure neutre devient, dès lors qu'il est perçu comme une arme, un objet à éviter quand on en a la possibilité.

III. Takaichi et la révolution budgétaire japonaise

Pendant ce temps, à l'autre bout de la planète, un deuxième consensus est en train de céder. Et celui-là pèse, dans la mécanique financière mondiale, peut-être plus lourd encore que les ruptures américaines, parce qu'il concerne le pilier silencieux sur lequel reposait depuis trente ans une partie de la solidité du dollar lui-même.

En octobre 2025, Sanae Takaichi devient présidente du Parti libéral démocrate japonais, puis Première ministre du Japon. Sa victoire, à laquelle peu d'observateurs croyaient quelques mois auparavant, repose sur une plateforme politique qui annonce explicitement la fin du consensus budgétaire qui structurait le Japon depuis la fin des années 1990. Takaichi, héritière idéologique de l'Abenomics au début des années 2010, mais dans une version plus assumée et plus radicale, promet une politique de relance budgétaire massive, financée par l'émission de dette publique supplémentaire, dans un pays dont la dette publique atteint déjà environ 230 % du produit intérieur brut, la plus élevée parmi les économies développées.

Les chiffres parlent. Le budget supplémentaire pour l'année fiscale 2025 atteint 23 000 milliards de yens, soit environ 146 milliards de dollars, soit une augmentation de neuf 1 000 milliards de yens par rapport à l'année précédente, c'est-à-dire 1,4 % du PIB en supplément. Le budget ordinaire pour l'année fiscale 2026 ajoute encore 10 000 milliards de yens, soit 1,5 % du PIB supplémentaire. À ces deux blocs s'ajoute une suspension partielle de la taxe sur l'alimentation, dont le coût est estimé à 5 000 milliards de yens par an. Le total, sur les douze à dix-huit prochains mois, représente une impulsion budgétaire de 3,5 % du PIB dans une économie qui fonctionne déjà à plein régime selon les indicateurs d'écart de production. C'est, ramené à l'échelle française, l'équivalent d'environ cent milliards d'euros de dépense publique supplémentaire injectée d'un coup dans une économie déjà chaude.

La conséquence sur les marchés obligataires japonais a été immédiate et violente. Le yield à dix ans des obligations d'État japonaises, les fameux JGB, qui oscillait autour de 1 % au début de 2025, a franchi les 2 % en décembre, son plus haut niveau depuis 1999. Le yield à vingt ans a touché 3 %, le yield à quarante ans a dépassé 4 %, niveau jamais atteint depuis la création de cet instrument. Pour un pays qui a vécu pendant vingt ans avec des taux nominaux quasi nuls, ces niveaux constituent un choc absolu. Le coût de service de la dette publique japonaise est désormais projeté à 31 000 milliards de yens pour l'année fiscale 2026, soit environ un quart du budget total de l'État. Un quart du budget public japonais sert désormais à payer les intérêts de la dette accumulée par les générations précédentes.

IV. La mécanique de transmission du choc japonais

Pourquoi je détaille ces chiffres apparemment lointains et techniques ? Parce que le Japon n'est pas un acteur périphérique du système financier mondial, contrairement à ce que sa relative absence des médias économiques français pourrait laisser croire. Le Japon est, en 2026, le premier détenteur étranger de la dette publique américaine, avec environ un trillion 200 milliards de dollars de Treasuries détenus dans les bilans de ses institutions financières, principalement les compagnies d'assurance-vie, les fonds de pension et la banque centrale. Cette détention est le résultat de plusieurs décennies pendant lesquelles les institutionnels japonais, en quête de rendement face à des taux domestiques structurellement nuls, ont accumulé des actifs en dollars.

Quand les taux japonais montent, deux choses se produisent simultanément. La première, c'est que les institutionnels japonais peuvent désormais trouver chez eux un rendement comparable à celui qu'ils allaient chercher à l'étranger. Les fonds de pension, les assureurs-vie, les épargnants individuels via leurs contrats d'assurance-vie n'ont plus la même incitation à acheter de la dette américaine. Au minimum, le flux marginal s'inverse. Au pire, les positions existantes commencent à être réduites au fur et à mesure des échéances. Cette réduction de la demande étrangère pour les Treasuries américaines pèse mécaniquement sur leur prix, c'est-à-dire fait monter leurs yields, ce qui complique le service de la dette américaine et pousse Trump à exiger encore plus fort que la Fed baisse ses taux.

La seconde, c'est le dénouement du fameux carry trade yen. Pendant deux décennies, les investisseurs internationaux empruntaient du yen à taux quasi nul et plaçaient le produit de cet emprunt dans des actifs à rendement supérieur partout dans le monde, des actions américaines aux obligations corporate, en passant par les actifs émergents et désormais par les cryptomonnaies. Cette stratégie, qu'on estime représenter environ 20 trillions de dollars de positions cumulées au pic, a constitué l'une des principales sources de liquidité du marché mondial des actifs risqués. Quand les taux japonais montent, le coût d'emprunt en yen augmente, et l'arbitrage devient progressivement moins rentable. Une fois que les taux passent un certain seuil, l'arbitrage devient négatif, et les investisseurs doivent dénouer leurs positions, ce qui se traduit par des ventes simultanées sur tous les marchés où ils avaient placé l'argent emprunté.

L'épisode partiel d'août 2024, qui avait vu plusieurs centaines de milliards de dollars de positions internationales se dénouer en quelques jours après un mini-choc sur les taux japonais, n'était qu'un avant-goût. Si Takaichi maintient sa politique budgétaire, et si les yields japonais continuent de monter, ce dénouement deviendra structurel. Et c'est dans cette mécanique que se loge l'un des risques systémiques majeurs qui pèsent sur l'année à venir. Pas une crise frontale, pas un événement spectaculaire. Une lente extraction de capitaux qui modifie progressivement les conditions de financement de l'ensemble du système.

V. Les BRICS et la patience stratégique

Si Trump déconstruit le consensus américain de l'intérieur et Takaichi remet en cause le consensus japonais, un troisième front s'ouvre du côté des économies émergentes regroupées dans les BRICS. Et celui-là est probablement le plus mal compris dans la presse occidentale, qui oscille entre l'alarme exagérée (les BRICS vont remplacer le dollar du jour au lendemain) et le déni minimisateur (les BRICS ne font rien de sérieux, c'est du symbolique).

La réalité est plus subtile et plus intéressante. Ce que font les BRICS depuis 2023, et particulièrement depuis l'invasion russe de l'Ukraine qui a accéléré le mouvement, n'est pas une tentative de renverser le dollar par un coup d'éclat. C'est la construction patiente, transaction par transaction, contrat par contrat, d'une infrastructure de paiement parallèle qui rend possible le commerce international sans passer par le système dollar. Les chiffres méritent d'être posés précisément.

Le commerce entre la Russie et la Chine s'effectue désormais à environ 90 % en monnaies nationales, le yuan et le rouble, contre quelques pour cent il y a cinq ans. Le commerce bilatéral entre l'Inde et les Émirats arabes unis intègre une part croissante de transactions en roupies et en dirhams, particulièrement pour le pétrole. La Chine et le Brésil ont signé en 2023 un accord de règlement bilatéral en yuan et en réal qui couvre désormais environ 30 % de leur commerce. L'Iran charge depuis février 2026 ses péages de transit dans le détroit d'Ormuz en yuan plutôt qu'en dollar, ce qui affecte directement environ 20 % du flux pétrolier mondial. La part des échanges pétroliers internationaux libellés en devises autres que le dollar est passée de quasi zéro au début des années 2010 à environ 20 % en 2025.

Sur le plan infrastructurel, le système de paiement chinois CIPS a traité l'équivalent de 245 trillions de dollars de transactions en yuan en 2025, ce qui en fait désormais un acteur opérationnel sérieux face au système SWIFT dominé par les institutions occidentales. Le projet mBridge, qui combine les banques centrales de la Chine, de Hong Kong, de la Thaïlande, des Émirats et de l'Arabie saoudite autour d'une plateforme multi-devises numérique, a traité 55 milliards de dollars équivalents en monnaies digitales pendant l'année 2025. Les BRICS ont collectivement accumulé des réserves d'or qui représentent désormais environ 10 % de leurs réserves de change totales, soit l'équivalent de 1 000 milliards de dollars d'or physique détenu en alternative au dollar.

Aucun de ces mouvements, pris isolément, ne menace le dollar. Le dollar reste utilisé dans environ 89 % des transactions de change globales et représente 56 % des réserves officielles des banques centrales. Mais cumulés, ces mouvements construisent ce que Pékin appelle ouvertement une stratégie de marginalisation graduelle. L'objectif n'est pas de remplacer le dollar par une autre monnaie unique. L'objectif est d'en faire une option parmi plusieurs, plutôt qu'un passage obligé. Et cette transformation lente est peut-être plus dangereuse pour la primauté du dollar qu'une attaque frontale, parce qu'elle est plus difficile à contrer par les outils habituels de la diplomatie économique américaine.

VI. Le GENIUS Act et la mutation réglementaire

Et puis, au milieu de ce paysage de ruptures externes, il faut ajouter une mutation interne qui passe largement sous le radar de la presse généraliste mais qui pèse lourd dans la suite. En juillet 2025, le Congrès américain a adopté un texte appelé le GENIUS Act, pour Guiding and Establishing National Innovation for U.S. Stablecoins. Ce texte, signé par Trump dans une cérémonie publique, accomplit en quelques semaines ce que les régulateurs européens et asiatiques avaient mis des années à esquisser : il dote les stablecoins libellés en dollars d'un cadre juridique fédéral américain explicite, qui les classe comme instruments de paiement réglementés, exige une collatéralisation à 100 % en actifs liquides de qualité (essentiellement des bons du Trésor américain), et leur ouvre l'accès au système bancaire de manière sécurisée.

À première vue, c'est une bonne nouvelle pour la stabilité de l'écosystème crypto. Plus de clarté juridique, plus de protections pour les détenteurs, moins de risques de surprise réglementaire. À regarder de plus près, c'est aussi et surtout un instrument stratégique géopolitique. En cadrant juridiquement les stablecoins libellés en dollars, le GENIUS Act consolide la position du dollar dans l'économie crypto mondiale au moment précis où les BRICS construisent leur infrastructure de paiement alternative. Il oblige par construction les émetteurs comme Tether et Circle, mais aussi des acteurs émergents comme Ethena qui se positionnent sur la version institutionnelle iUSDe que j'ai décrite au chapitre précédent, à détenir massivement des bons du Trésor américain. Ce qui produit deux effets simultanés.

Premier effet, le GENIUS Act crée une demande structurelle nouvelle pour les Treasuries, à un moment où la demande étrangère japonaise vacille et où les BRICS se dédollarisent partiellement. À l'horizon 2028, selon les projections de la Réserve fédérale de Kansas City, les stablecoins pourraient détenir collectivement entre quatre cent cinquante et six cents milliards de dollars de Treasuries, contre 170 milliards en 2025. Cette demande nouvelle compense, en partie, la décrue de la demande étrangère traditionnelle. Le dollar trouve dans la crypto un nouveau réservoir d'acheteurs forcés.

Second effet, peut-être plus profond, le GENIUS Act exporte le dollar dans des espaces économiques où la juridiction américaine n'avait jusque-là pas de prise directe. Quand un commerçant indonésien accepte un paiement en USDT pour des biens vendus à un client argentin, il participe au système dollar sans avoir besoin d'ouvrir de compte bancaire américain. Cette dollarisation par l'usage, facilitée par les stablecoins régulés et leur infrastructure technique légère, atteint potentiellement des centaines de millions de personnes que le système bancaire correspondant n'aurait jamais touchées. C'est l'inverse exact du mouvement BRICS : pendant que Pékin construit une infrastructure pour faire sortir le commerce international du dollar, Washington construit une infrastructure pour y faire entrer des populations qui en étaient exclues.

VII. Que tirer de cette convergence

Le tableau qui se dessine n'est pas, je veux le souligner, celui d'un effondrement imminent du dollar ou d'un grand soir géopolitique. Ce serait à la fois exagéré et trompeur. Le dollar reste, et restera probablement pour encore une décennie au moins, la monnaie dominante du commerce international, des réserves officielles et des marchés financiers. Mais ce qui change, c'est la nature même de cette domination. Elle n'est plus consensuelle. Elle devient contestée, instrumentalisée, et défendue par des moyens qui modifient sa nature.

De cette convergence découlent, pour la suite de notre analyse, trois transformations principales qu'il faut nommer.

La plus visible, c'est que la volatilité géopolitique devient une composante structurelle des marchés financiers, et plus seulement un événement occasionnel. Les chocs comme celui du 10 octobre 2025 lié aux tarifs Trump, ou celui de décembre 2025 lié à la hausse des taux japonais, ou celui de février 2026 lié au conflit américano-iranien, ne sont pas des accidents isolés. Ils sont les manifestations d'une instabilité plus profonde qui s'est installée au cœur du système. Et cette instabilité interagit directement avec les fragilités du private credit, des assureurs-vie PE-owned et des stablecoins yield-bearing que ce livre a décrites dans ses premiers chapitres.

Plus inquiétante, parce que silencieuse, est l'érosion en cours des autorités traditionnelles qui étaient censées gérer ces vulnérabilités. Elles ont perdu une partie de leur capacité d'action. Quand l'indépendance de la Fed est attaquée publiquement, quand la Banque du Japon doit naviguer entre les exigences contradictoires d'un Premier ministre qui veut des taux bas et de marchés qui exigent des taux plus élevés, quand les régulateurs européens essaient de coordonner des règles que les juridictions extra-européennes contournent par construction, le système de pilotage qui aurait pu, en théorie, prévenir une cascade systémique, devient lui-même fragile.

Mais la transformation la plus profonde, et la plus politiquement chargée, c'est que les questions monétaires redeviennent des questions politiques au sens fort du terme. Pendant quarante ans, on a pu les traiter comme des questions techniques, déléguées à des banquiers centraux indépendants et à des régulateurs spécialisés. Cette fiction est en train de se dissoudre. Trump, Takaichi, les dirigeants chinois et russes, les régulateurs européens, tous prennent désormais des décisions monétaires en assumant explicitement leur dimension politique. Et cela change la grammaire du débat. Une question monétaire ne se résout plus par un calcul d'optimisation technique. Elle se résout par un rapport de forces entre intérêts politiques différents, dont l'issue n'est pas déterminée à l'avance.

Le prochain chapitre va creuser un de ces rapports de forces, le plus crucial sans doute pour la suite immédiate du système financier mondial. Celui qui se joue, en silence, entre Tokyo et Washington, entre une banque centrale japonaise qui cherche à reprendre le contrôle de sa courbe des taux et un marché obligataire américain qui dépend, plus qu'on ne le dit, de la patience des épargnants japonais.


Chapitre 10Le yen, les Treasuries, la mèche japonaise

Si une grande recomposition financière devait s'enclencher dans les années qui viennent, elle pourrait fort bien partir d'une banque centrale obscure dans un pays vieillissant, qui aura voulu reprendre le contrôle de sa propre courbe des taux. Pas de Wall Street, pas de Pékin, pas même de la crypto. C'est cette possibilité, parmi d'autres, qui mérite d'être nommée pour ce qu'elle est.

I. La discrétion d'un créancier

Le Japon est le plus gros créancier étranger des États-Unis. Cette phrase, qu'on lit parfois en bas d'un article du Financial Times, mériterait une place autrement plus visible dans la conversation publique européenne. Au moment où ces lignes sont écrites, le Japon détient environ un trillion 200 milliards de dollars de Treasuries américaines, soit 12,8 % de l'ensemble des avoirs étrangers en dette publique américaine. Le Royaume-Uni vient en deuxième position avec 900 milliards, la Chine en troisième avec 700 milliards. À eux trois, ces pays détiennent environ 30 % des Treasuries détenues hors des États-Unis.

Ce que ces chiffres traduisent, c'est une asymétrie structurelle dont la plupart des observateurs occidentaux ne mesurent plus la portée. Sur les vingt-sept à vingt-huit trillions de dette publique américaine en circulation, environ neuf trillions sont détenus par des résidents étrangers, soit autour de 28 à 30 %. Cette part a baissé depuis son pic d'environ 50 % atteint en 2008, parce que la Réserve fédérale, les banques américaines et les fonds monétaires américains ont absorbé une fraction croissante des nouvelles émissions. Mais la part étrangère reste massive en valeur absolue, et le Japon, par sa stabilité, en est le pivot.

La singularité japonaise mérite d'être soulignée. La Chine, depuis son pic de novembre 2013 où elle détenait un trillion 320 milliards de Treasuries, a réduit ses holdings d'environ 42 %, à moins de 800 milliards en 2025. Ce désinvestissement chinois, étalé sur plus d'une décennie, s'inscrit dans la stratégie de dédollarisation discutée au chapitre précédent. Le Japon, à l'inverse, est resté remarquablement constant. Ses holdings ont oscillé dans une bande étroite entre un trillion et un trillion 200 milliards pendant toute cette période. Pas de stratégie de désengagement, pas de coup d'éclat politique. Une patience financière qui a constitué, pendant deux décennies, l'un des socles silencieux de la solvabilité américaine.

Cette patience ne vient pas d'une affection particulière pour les États-Unis. Elle vient d'une logique économique précise. Les compagnies d'assurance-vie japonaises, les fonds de pension, le Government Pension Investment Fund qui gère plus de mille 700 milliards de dollars d'épargne retraite, ont besoin de rendement. Avec des taux domestiques structurellement nuls pendant deux décennies, ces institutions ont trouvé dans les Treasuries américaines à dix ans un placement à la fois liquide, sûr, et offrant quelques centaines de points de base de plus que les obligations d'État japonaises. La combinaison était parfaite : la dette américaine bénéficiait d'une demande captive, et l'épargne japonaise trouvait un rendement marginalement positif sans risque apparent.

Ce que Takaichi vient de mettre en danger, sans peut-être en mesurer toute la portée, c'est exactement ce mécanisme.

II. Le calcul qui ne marche plus

Reprenons les chiffres du chapitre précédent et regardons-les sous un autre angle. Le yield à dix ans des obligations d'État japonaises a franchi les 2 % en décembre 2025, son plus haut niveau depuis 1999. Le yield à vingt ans dépasse 3 %. Le yield à quarante ans dépasse 4 %. Pendant ce temps, le yield à dix ans des Treasuries américaines oscille autour de 4,5 %.

À première vue, l'écart reste favorable aux Treasuries. Un assureur japonais qui détient des Treasuries à dix ans gagne 2,5 % de plus qu'en détenant des JGB à dix ans. Mais l'apparence trompe, parce qu'elle ignore deux choses essentielles.

Il y a d'abord le coût de couverture du risque de change. Quand un assureur japonais achète des Treasuries en dollars, il s'expose au risque que le yen monte par rapport au dollar, ce qui dévaloriserait son investissement en yens à l'échéance. Pour neutraliser ce risque, il achète une couverture de change, généralement sous forme de contrats de swap croisé. Cette couverture coûte cher, particulièrement quand l'écart entre les taux courts américains et japonais est élevé. Au moment où j'écris ces lignes, le coût annualisé de couvrir un investissement en Treasuries dollar contre le yen représente entre cinq et 6 % par an. Soustrayez ce coût du rendement nominal des Treasuries, et vous obtenez un rendement net en yens qui devient négatif. Concrètement, un assureur japonais qui couvre son risque de change perd de l'argent à détenir des Treasuries plutôt que des JGB. La logique économique du portage s'est inversée.

Il y a ensuite le coût d'opportunité. Pendant vingt ans, l'alternative aux Treasuries était de placer en JGB à 1 % maximum, ce qui, après inflation, était souvent négatif en termes réels. Aujourd'hui, l'alternative offre 4 % sur un JGB à quarante ans, soit un placement réel positif et adossé à la dette de son propre État, sans risque de change. Pour un fonds de pension dont le passif est libellé en yens, c'est-à-dire qui doit payer des retraites en yens dans vingt ou trente ans, ce placement domestique devient soudain plus attractif que la dette américaine couverte du risque de change.

L'effet observable est progressif mais réel. Selon les données TIC du département du Trésor américain, octobre 2025 a vu un outflow net de 37 milliards de dollars sur les avoirs étrangers en titres américains. Novembre 2025, après l'effet de stabilisation post-élections, a vu un rebond avec un inflow de 212 milliards. Mais ce rebond est en partie technique, lié aux interventions des autorités monétaires des États-Unis et au flight to quality post-crash crypto. La tendance de fond, qu'on observe sur les données des assureurs-vie japonais publiées par leur autorité de tutelle, est celle d'une rotation graduelle vers les actifs domestiques. Pas un krach. Une lente extraction qui modifie progressivement les conditions de financement de la dette publique américaine.

III. Le carry trade comme système nerveux

Au-delà du flux direct entre les assureurs japonais et les Treasuries américaines, il existe un autre canal de transmission, plus diffus et plus puissant, dont les chocs sont plus brutaux. C'est ce qu'on appelle dans le jargon le yen carry trade. Le principe est simple. Un investisseur, fonds spéculatif ou trader institutionnel, emprunte du yen au Japon à un taux historiquement très bas, souvent inférieur à 1 % par an. Il convertit le yen emprunté en dollars, ou en n'importe quelle autre devise. Il place le produit de cet emprunt dans n'importe quel actif à rendement supérieur, qu'il s'agisse d'actions américaines, d'obligations corporate à haut rendement, d'actifs émergents, ou désormais de cryptomonnaies. Tant que l'écart entre le coût d'emprunt en yen et le rendement de l'actif détenu est positif, et tant que le yen ne s'apprécie pas trop vite par rapport à la devise cible, l'opération est rentable.

L'ampleur de ce carry trade est difficile à mesurer précisément parce qu'il s'opère à travers des structures juridiques diverses et des intermédiaires multiples. Les estimations les plus crédibles, publiées par la Banque des règlements internationaux et reprises par plusieurs analystes en 2024 et 2025, situent le volume cumulé entre quinze et 20 trillions de dollars de positions ouvertes. Ce n'est pas un montant marginal. C'est plus que la capitalisation totale du Nasdaq. C'est l'une des principales sources de liquidité qui a alimenté les marchés actions, obligataires et crypto pendant les deux dernières décennies.

Le 5 août 2024, l'écosystème financier mondial a eu un avant-goût de ce qui se passe quand cette source de liquidité commence à se tarir. Ce jour-là, après une hausse imprévue des taux par la Banque du Japon le 31 juillet et un yen qui avait commencé à s'apprécier rapidement contre le dollar, les positions de carry trade les plus vulnérables ont dû être dénouées en urgence. En quelques heures, des centaines de milliards de dollars de positions internationales ont été liquidées simultanément. Le Nikkei a perdu 12 % en une journée, sa plus grande chute depuis 1987. Le S&P 500 a perdu 3 %. Les marchés crypto ont subi un déleveraging de plusieurs milliards. Et puis, après quelques jours de panique, les marchés se sont stabilisés et la presse économique généraliste est passée à autre chose. Mais ce qui s'est passé en août 2024 mérite d'être gardé en tête, parce qu'il s'agissait d'un dénouement très partiel sur un signal très modeste. La hausse de la BoJ ce jour-là portait sur quinze points de base seulement.

Quinze points de base. Si une hausse de quinze points de base déclenche un déleveraging mondial de cette ampleur, qu'est-ce que produirait une hausse cumulée de cent ou cent cinquante points de base, ce qui correspond au scénario probable des prochaines années si Takaichi maintient sa trajectoire budgétaire ? La réponse honnête, c'est que personne ne le sait avec précision, parce qu'aucun précédent moderne ne permet de l'établir. Ce qu'on peut dire, c'est que l'encours cumulé entre 15 et 20 trillions de dollars et l'élasticité de dénouement observée en août 2024 désignent ici un point de fragilité réel, qu'il faut surveiller au même titre que d'autres grandes interconnexions financières du moment, sans pour autant en faire un détonateur certain.

IV. La fragilité d'un équilibre forcé

Le problème, c'est que la Banque du Japon est désormais coincée dans une équation qui n'a pas de bonne solution. D'un côté, l'inflation domestique japonaise, alimentée par la dépréciation du yen et la hausse des prix de l'énergie et des matières premières, pousse la BoJ vers des hausses de taux. L'inflation a dépassé sa cible de 2 % pendant 44 mois consécutifs, et les ménages japonais, dont les salaires réels reculent depuis dix mois, exercent une pression politique croissante pour que les autorités endiguent la hausse des prix.

De l'autre côté, chaque hausse de taux pèse mécaniquement sur le coût du service de la dette publique japonaise. Le ministère japonais des Finances, sentant le danger, a déjà relevé son hypothèse de taux d'intérêt servant au calcul budgétaire de deux à 3 %. Cette révision, technique en apparence, a des implications colossales. Pour chaque point de pourcentage de hausse des taux moyens sur la dette publique japonaise, le coût annuel du service de la dette augmente d'environ treize trillions de yens, soit 10 % supplémentaires du budget total. Une hausse cumulée de deux points sur les prochaines années rendrait le service de la dette plus important que le budget consolidé de la santé et de l'éducation réunies.

Et chaque hausse de taux pèse aussi sur le yen. Pas dans le sens qu'on attendrait. En théorie, des taux plus élevés au Japon devraient renforcer le yen face au dollar, parce que le différentiel de taux deviendrait moins défavorable. En pratique, depuis l'arrivée de Takaichi en octobre 2025, c'est l'inverse qui se produit. Les hausses de taux de la BoJ sont insuffisantes pour compenser la pression budgétaire et l'inquiétude des investisseurs sur la trajectoire fiscale japonaise. Le yen a perdu environ 4,6 % contre le dollar depuis la prise de fonction de Takaichi, oscillant désormais entre 154 et 158 yens pour un dollar, des niveaux qu'on n'avait pas vus depuis les années 1980.

Ce yen faible aggrave à son tour l'inflation domestique, parce qu'il renchérit le coût des importations, en particulier l'énergie et les produits alimentaires. Le prix de l'alimentation a augmenté de 7 % en 2025 au Japon, dans un pays où les dépenses alimentaires représentent encore 27 % du budget des ménages. La boucle se referme : inflation, pression sur la BoJ pour hausser les taux, hausse des taux qui pèse sur la dette et le yen, yen faible qui aggrave l'inflation. C'est ce que les économistes appellent une trappe à dette. Une fois qu'on y entre, il est extraordinairement difficile d'en sortir sans choc systémique.

V. Pourquoi cette mèche peut être longue

Il faut maintenant nuancer, parce que ce chapitre n'est pas un appel à la panique mais à la vigilance. Le scénario que je viens de décrire est possible, mais il n'est pas inéluctable, et plusieurs facteurs peuvent ralentir voire arrêter le mécanisme.

Le plus structurel d'entre eux tient à la composition même de la dette japonaise. Environ 90 % de cette dette publique est détenue par des résidents japonais, principalement des institutions financières domestiques et la Banque du Japon elle-même. Cette structure rend une crise de financement à proprement parler très improbable. Le Japon n'est pas la Grèce de 2010, il ne dépend pas de créanciers étrangers susceptibles de prendre la fuite. La crise potentielle se jouera donc dans les ajustements de portefeuille internes, pas dans une vente en panique par des étrangers. À cela s'ajoute l'épargne accumulée. Les Japonais sont, en moyenne, parmi les épargnants les plus disciplinés du monde, et l'épargne nationale cumulée représente plusieurs fois le PIB. Elle constitue un coussin substantiel contre les chocs financiers.

Sur un plan plus politique, la coordination diplomatique entre Washington et Tokyo joue elle aussi un rôle d'amortisseur. La secrétaire d'État au Trésor américain Scott Bessent et la ministre des Finances japonaise Satsuki Katayama se rencontrent régulièrement depuis novembre 2025. Le département du Trésor américain a publiquement exprimé sa préoccupation face à la dépréciation du yen, ce qui constitue en soi une rupture du non-interventionnisme américain sur les questions de change. Ces canaux de coordination peuvent, en cas de stress aigu, déboucher sur des interventions concertées de stabilisation. Il existe, par exemple, des accords de swap entre la Fed et la BoJ qui permettent à la BoJ de mobiliser plusieurs centaines de milliards de dollars en urgence si nécessaire.

Le facteur le plus important sur le long terme reste toutefois démographique. Le Japon vieillit. Sa population décroît. Le pic du carry trade, lié à des décennies d'épargne accumulée par des générations encore actives, est probablement derrière nous. À mesure que les retraités japonais consomment leur épargne, la masse de capital disponible pour des positions de portage internationales diminue mécaniquement. Le risque est donc, en partie, sa propre solution : il se dénoue à mesure que la pyramide des âges japonaise change.

Ces éléments n'éliminent pas le risque. Ils en modulent le calendrier et l'intensité. La mèche japonaise existe, mais sa combustion peut être longue. Elle peut s'éteindre dans certaines conditions. Elle peut aussi, dans d'autres conditions, s'embraser brutalement. Le rôle d'un livre comme celui-ci, je le répète, n'est pas de prédire laquelle de ces issues prévaudra. Il est de cartographier les passerelles invisibles que je décris depuis le début, pour que le lecteur puisse, à l'instant où un signal apparaît, comprendre la mécanique sous-jacente sans dépendre du commentaire en temps réel de la presse économique.

VI. Ce qui doit être surveillé

Si vous voulez surveiller la mèche japonaise sans devenir analyste obligataire à plein temps, trois indicateurs suffisent.

L'instrument central, c'est le yield à dix ans des obligations d'État japonaises, qu'on appelle le JGB 10Y. C'est l'instrument le plus liquide et le plus suivi, consultable gratuitement sur des sites comme Trading Economics ou Investing.com. Si ce yield franchit durablement les 2,5 %, on entre dans une zone où la pression sur les détenteurs d'actifs étrangers japonais devient mécaniquement insoutenable. Au-delà de 3 %, le scénario décrit dans la section précédente devient probable à un horizon de douze à 18 mois.

Le second signal à observer, c'est le taux de change yen-dollar, qu'on note USDJPY. Au-delà de 160 yens pour un dollar, le ministère japonais des Finances et la BoJ entrent traditionnellement en intervention directe sur le marché des changes. Une intervention de cette ampleur, qui mobiliserait plusieurs dizaines de milliards de dollars de réserves de change, indiquerait que le Japon a perdu la capacité de gérer la dépréciation par les instruments monétaires conventionnels. Ce serait un signal d'alerte majeur.

Le dernier indicateur, plus technique mais accessible, c'est les données TIC mensuelles publiées par le département du Trésor américain. Si les outflows nets de capitaux étrangers se prolongent sur trois mois consécutifs, particulièrement avec une réduction marquée des holdings japonais en Treasuries, on aura la confirmation que la rotation est passée du discours à l'action. Les données sont accessibles gratuitement sur le site treasury.gov.

Ces trois indicateurs ne nécessitent pas d'abonnement coûteux ni de compétence technique particulière. Ils peuvent être consultés une fois par mois en quelques minutes par n'importe quel lecteur attentif. Cette accessibilité est, en elle-même, une forme de réponse au dispositif d'opacité que ce livre démonte. Les passerelles invisibles ont une signalisation publique pour qui sait où la chercher.

Le chapitre suivant prend du recul. Après avoir parcouru les mécanismes du private credit, des assureurs PE-owned, de la crypto institutionnelle et des grandes plaques tectoniques géopolitiques, il faut poser une question simple et politique. Que font les régulateurs face à tout cela ? Pourquoi leurs interventions arrivent-elles, à chaque cycle, après que les dommages soient faits ? Et que pourrait-on faire de différent, à partir de ce que ce livre a documenté ?


Chapitre 11Le régulateur a toujours un coup de retard

Le régulateur n'est pas un incompétent. C'est un institutionnel pris dans une asymétrie de moyens, de vitesse et d'incitations. Et cette asymétrie, par construction, le condamne à toujours arriver après.

I. L'aveu de Bowman

Le 8 mai 2026, à un colloque de banquiers centraux organisé à Washington, Michelle Bowman, vice-présidente pour la supervision à la Réserve fédérale américaine, prononce un discours qui passe inaperçu dans la presse généraliste et fait pourtant l'effet d'une bombe dans les cercles spécialisés. Elle y reconnaît, en termes mesurés mais sans ambiguïté, que les outils de supervision dont dispose la Fed sont structurellement inadaptés à la cartographie des risques qui se construisent autour du private credit et de ses interconnexions bancaires.

Je cite la formulation la plus saisissante de son intervention. Elle parle d'un code industriel utilisé par la Fed pour classer les prêts bancaires aux institutions financières non bancaires. Ce code s'appelle "Other Financial Vehicles". Il englobe, dans la même catégorie statistique, les hedge funds, les fonds de private equity, les fonds de private credit, les business development companies, les entités à vocation spéciale et les émetteurs de titres adossés à des actifs. Tout cela dans une seule case du formulaire réglementaire. Bowman le formule ainsi : cette absence de granularité, dit-elle, rend difficile l'évaluation des risques de concentration, la mesure de l'interconnectedness, ou le calibrage des exigences de capital à la base de risque réelle.

Traduit en langage humain, voilà ce que la vice-présidente pour la supervision de la Réserve fédérale dit à ses pairs ce jour-là. Quand une banque comme JPMorgan déclare son exposition aux institutions financières non bancaires, la statistique consolidée que reçoit la Fed ne lui permet pas de distinguer si cette exposition concerne un fonds de private credit qui prête à des entreprises subprime, un hedge fund qui spécule sur les marchés crypto, ou une compagnie d'assurance Bermuda qui réassure des polices d'annuités américaines. Trois profils de risque radicalement différents apparaissent dans la même ligne de bilan. Trois mécanismes potentiels de propagation de crise sont mêlés indistinctement dans les données qui alimentent les modèles de surveillance prudentielle de l'autorité monétaire la plus puissante du monde.

Cette ignorance n'est pas le résultat d'une négligence. Elle est, comme je vais le montrer, structurelle. Et c'est ce qui rend la position des régulateurs si difficile à modifier, indépendamment de la qualité humaine des individus qui occupent ces fonctions.

II. La triple asymétrie

Pour comprendre pourquoi le régulateur arrive toujours en retard, il faut nommer trois asymétries qui jouent simultanément contre lui. Aucune n'est conjoncturelle. Toutes sont enracinées dans la structure même du dispositif de régulation contemporain.

Il y a d'abord une asymétrie de moyens. Une autorité prudentielle nationale, qu'il s'agisse de la Fed, de la BCE, de l'AMF française ou de la SEC américaine, emploie quelques milliers de personnes, dont une fraction seulement travaille sur les sujets de stabilité financière au sens large. Les institutions qu'elle est censée surveiller, prises ensemble, emploient des dizaines de millions de personnes et concentrent une expertise technique, juridique et politique qui dépasse, par ordres de grandeur, celle dont dispose le superviseur. Quand BlackRock confronte la SEC sur une question technique relative à la tokenisation des actifs, BlackRock mobilise des centaines de juristes, d'avocats, d'ingénieurs financiers payés des multiples du salaire d'un fonctionnaire fédéral. La SEC mobilise quelques cadres surchargés. La bataille est jouée d'avance, non par incompétence du régulateur, mais par asymétrie de puissance de feu.

Vient ensuite une asymétrie de vitesse. Une autorité de régulation fonctionne sur un cycle qui ressemble à ceci. Un risque émerge dans le marché. La presse spécialisée commence à le documenter, six à douze mois après son émergence réelle. Les services techniques du régulateur produisent un premier rapport interne, six mois plus tard. Une consultation publique est lancée, qui dure trois à six mois. Un projet de norme est rédigé, qui dure encore six à douze mois. La norme est publiée, et entre en application avec un délai de mise en conformité de douze à vingt-quatre mois. Au total, entre l'émergence d'un risque et sa régulation effective, il s'écoule typiquement trois à cinq ans. Pendant ce temps, le risque a eu le temps de se déployer, de muter, et de produire ses premiers dégâts. Quand la régulation arrive enfin, elle vise souvent un objet qui n'existe plus tout à fait sous la forme initiale.

Pèse enfin une asymétrie d'incitations, la plus politique des trois. Les institutions régulées ont un intérêt évident, et souvent intense, à ce que la régulation reste molle. Elles consacrent à cette fin des budgets de lobbying conséquents, embauchent d'anciens régulateurs comme conseillers, financent des think tanks qui produisent des analyses orientées, et entretiennent des relations institutionnelles continues avec les autorités politiques qui supervisent les régulateurs. Les citoyens qui auraient intérêt à une régulation plus ferme, eux, sont diffus, mal organisés, peu informés, et sans capacité comparable d'investissement politique. Le déséquilibre est si massif qu'il ne s'agit même plus de corruption. Il s'agit d'asymétrie structurelle d'organisation des intérêts.

Empilez ces trois asymétries. Moyens insuffisants face à des institutions surdotées. Cycle de décision plus lent que celui du marché. Pression politique systématique en faveur de l'allégement des règles. Vous obtenez le système de régulation contemporain. Pas un système défaillant. Un système qui produit, par sa configuration même, le résultat qu'il produit : un retard chronique, structurel, prévisible, sur les évolutions des marchés qu'il est censé surveiller.

III. La déréglementation silencieuse

À ces asymétries structurelles s'ajoute, depuis quelques années, un mouvement actif de déréglementation qui mérite qu'on s'y attarde. Un mouvement qui se fait largement à bas bruit, qui ne fait quasiment jamais la une des journaux, et qui pourtant modifie en profondeur le paysage prudentiel américain.

L'exemple le plus saisissant est la décision prise en décembre 2025 par la Federal Deposit Insurance Corporation et l'Office of the Comptroller of the Currency. Ces deux autorités américaines de supervision bancaire ont, par décision conjointe, abrogé une directive de 2013 qui encadrait les pratiques bancaires en matière de prêts à effet de levier. La directive de 2013, formulée après la crise des subprimes, posait des principes prudentiels précis sur le ratio dette-EBITDA acceptable, les structures de covenants exigées, les niveaux de surveillance interne requis pour ce type de prêts. Elle avait, depuis dix ans, joué un rôle de garde-fou modeste mais réel face à l'expansion du leveraged lending. En décembre 2025, elle est remplacée par huit principes généraux de gestion des risques, formulés en termes si larges qu'aucune obligation contraignante ne s'en dégage. Les banques restent libres de faire ce qu'elles jugent prudent. Et les autorités, libres de constater ex post si la prudence a été insuffisante.

Cette décision, prise en quelques semaines, par un communiqué technique de quelques pages, a un effet pratique massif. Elle libère les bilans bancaires américains pour des opérations de prêt direct à effet de levier qui, jusque-là, devaient transiter par les fonds de private credit non régulés. Elle accélère mécaniquement l'interconnexion entre le système bancaire régulé et le système parallèle de crédit non régulé. Et elle le fait à un moment précis du cycle, alors même que la Fed elle-même, dans les termes de Bowman que je citais en ouverture, reconnaît publiquement qu'elle ne dispose pas des outils pour mesurer cette interconnexion.

L'exemple américain n'est pas isolé. Au Royaume-Uni, le Treasury a publié en 2025 une consultation sur l'allègement des règles Bâle III applicables aux moyennes banques britanniques, présentée sous le label de la compétitivité du marché londonien. En Suisse, après la déconfiture du Credit Suisse, le débat parlementaire qui devait produire un renforcement de la régulation des grandes banques a accouché d'un texte considérablement édulcoré sous l'effet du lobbying d'UBS et de la place financière zurichoise. En France, le débat sur la régulation des plateformes crypto, dans le cadre de l'application du règlement MiCA européen, a fait apparaître des dispositions transitoires qui permettent en pratique aux acteurs déjà établis de poursuivre leurs activités pendant plusieurs années avant d'être pleinement soumis aux nouvelles règles.

Le mouvement de fond est cohérent. Sous la pression simultanée des acteurs régulés et des gouvernements qui cherchent à attirer des activités financières sur leur territoire, les régulateurs reculent. Pas spectaculairement, pas brutalement, pas à grande échelle. Par petites touches qui, cumulées, redessinent silencieusement le paysage prudentiel.

IV. Ce que j'ai vu côté numérique

Je voudrais ouvrir ici une parenthèse personnelle, parce que ce que je viens de décrire dans le champ financier, je l'ai observé ailleurs avant, dans le champ numérique. Et cette continuité d'observation est, je crois, ce qui donne à mon analyse une valeur particulière.

J'ai commencé à documenter publiquement les pratiques de surveillance d'État au début des années 2010, avec l'affaire Amesys et les entreprises françaises qui vendaient à des régimes autoritaires des systèmes de surveillance de masse leur permettant d'identifier, de tracer et de réprimer leurs opposants. Quand nous avons commencé à enquêter sur ces ventes, la position des autorités françaises a suivi un schéma qui se répète à chaque dossier de ce type. D'abord le déni : ces systèmes n'existent pas, ou ne sont pas utilisés à cette fin. Puis la technicité : ces sujets sont trop complexes pour le débat public, faites confiance aux experts. Ensuite la légalité : ces activités sont conformes au droit en vigueur, il n'y a rien à reprocher. Enfin la promesse d'encadrement futur : nous travaillons à un cadre réglementaire qui sera annoncé prochainement.

Au final, après dix ans de bataille, après des plaintes, des révélations dans la presse, des auditions parlementaires, des décisions de justice partielles, le cadre réglementaire qui aurait dû encadrer les ventes d'armes numériques aux dictatures est resté largement inopérant. Les exportations ont continué, sous d'autres noms, par d'autres acteurs, avec des autorisations administratives qui restent largement automatiques. La régulation n'a pas échoué par accident. Elle a échoué parce que les acteurs économiques concernés disposaient d'une puissance de feu politique et juridique très supérieure à celle des citoyens qui demandaient son durcissement, et parce que les autorités, prises dans la triple asymétrie que je décris dans ce chapitre, n'ont jamais trouvé les ressources institutionnelles pour faire autrement.

Cette expérience m'a appris quelque chose qui s'applique parfaitement à la situation financière actuelle. Le régulateur n'est pas un acteur neutre qui arbitre entre intérêts privés et intérêt général. C'est un acteur situé dans un rapport de force qu'il ne contrôle pas. Quand on lui demande pourquoi il n'agit pas, il répond avec sincérité qu'il fait ce qu'il peut avec les moyens dont il dispose. C'est probablement vrai. Mais cette honnêteté individuelle ne change pas le résultat collectif. Le résultat, c'est que les régulés gagnent la plupart du temps, parce qu'ils sont mieux outillés pour gagner. Et les régulateurs sont à peu près les seuls, dans le débat public, à pouvoir nommer cette asymétrie avec autorité. Mais quand ils la nomment, comme Bowman en mai 2026, leur aveu se perd dans l'indifférence générale.

V. Le quart d'heure démocratique

Faut-il en conclure que la régulation est définitivement perdue, que tout est joué d'avance, qu'il n'y a rien à faire sinon se résigner ? Je ne le crois pas, et c'est ici que ce livre se distingue volontairement de la littérature catastrophiste qui prospère sur ces sujets. Mais pour préserver un espace d'action, il faut être lucide sur ce qui peut marcher et ce qui ne peut pas marcher.

Ce qui ne peut pas marcher, dans les conditions actuelles, c'est de compter sur les régulateurs pour anticiper les crises. La triple asymétrie que j'ai décrite leur interdit, par construction, d'arriver à temps. Quand le prochain choc surviendra, qu'il s'agisse d'une faillite massive dans le private credit, d'un dépeg majeur sur un stablecoin synthétique, d'un dénouement violent du carry trade japonais, la communication officielle des autorités sera prévisible. Une variation des mêmes phrases qu'on a entendues après chaque crise précédente. Nous étions vigilants. Nous suivions les développements. Nous allons tirer les leçons de cet épisode et renforcer le cadre prudentiel. Cette communication ne sera pas mensongère, elle sera juste insuffisante. Et elle sera systématiquement suivie, dans les mois qui suivent, par des décisions qui ne corrigeront que partiellement, à la marge, les défauts structurels révélés par la crise.

Ce qui peut marcher, en revanche, c'est ce que les crises elles-mêmes ouvrent comme fenêtre politique. Après chaque choc majeur, il existe ce que les historiens des politiques publiques appellent un quart d'heure démocratique, une brève période où l'opinion publique exige des comptes, où les médias s'emparent du sujet, où les responsables politiques ne peuvent plus se contenter de phrases techniques. Pendant ce quart d'heure, des réformes substantielles deviennent possibles. Glass-Steagall en 1933 après la Grande Dépression. Le Securities Exchange Act la même année. Sarbanes-Oxley en 2002 après Enron. Dodd-Frank en 2010 après 2008. À chaque crise majeure, le cadre prudentiel a fait un bond qualitatif. Pas de manière préventive. De manière réactive, et toujours après le fait.

Cette dépendance de la régulation aux crises est un constat un peu déprimant si on cherche à éviter les crises. Elle devient intéressante si on accepte que les crises arriveront de toute façon, et qu'on se prépare à utiliser le quart d'heure démocratique qu'elles ouvriront. C'est exactement la fonction que je voudrais que ce livre puisse jouer. Pas un manuel pour réguler, parce que je ne suis pas régulateur. Une cartographie des dispositifs d'opacité, qui permette, le jour où l'opinion publique demandera des comptes, de poser les bonnes questions, de pointer les bons mécanismes, de nommer les bons acteurs.

VI. La régulation par le bas

Il existe pourtant une forme de régulation qui n'est pas soumise à la triple asymétrie que j'ai décrite. Une forme qui n'est pas pilotée par les autorités publiques, qui ne dépend pas du cycle politique, et qui peut agir en temps réel sur les marchés. Cette forme, c'est l'audit citoyen.

Quand des journalistes économiques publient des enquêtes documentées sur les conflits d'intérêts dans les BDC, ils opèrent une forme de régulation. Quand des analystes indépendants disséquent les mécanismes de production de yield d'Ethena et publient leurs analyses, ils opèrent une forme de régulation. Quand des associations d'épargnants attaquent collectivement les transferts forcés de fonds de pension vers les assureurs PE-owned, comme Bill Schoen et ses camarades d'Allegheny, ils opèrent une forme de régulation. Quand des plateformes ouvertes comme RWA.xyz ou DefiLlama publient des données en temps réel sur les flux de la tokenisation, ils opèrent une forme de régulation. Ces actions n'ont pas la force du droit positif, mais elles ont quelque chose que le droit n'a pas, la rapidité et la granularité.

Cette régulation par le bas est précisément ce que ce livre cherche à amplifier. Pas en concurrence avec la régulation institutionnelle, en complément. Là où la régulation institutionnelle arrive en retard, la régulation par le bas peut alerter en temps réel. Là où la régulation institutionnelle est captée par les acteurs régulés, la régulation par le bas peut révéler les mécanismes de capture. Là où la régulation institutionnelle se perd dans des consultations techniques opaques, la régulation par le bas peut traduire les enjeux dans une langue accessible au citoyen lucide.

Ce que j'appelle dans ce livre la grammaire du hacker n'est pas autre chose que cela. Une méthode d'audit applicable à n'importe quel système, par n'importe qui qui prend le temps de l'apprendre. Et la condition pour que cette méthode produise des effets, c'est qu'elle soit largement diffusée, comprise, mobilisée par un nombre suffisant de personnes pour atteindre une masse critique. C'est, modestement, l'ambition de ce livre. Pas remplacer le régulateur. Lui constituer une caisse de résonance citoyenne qui rende, le moment venu, son inaction politiquement coûteuse.

Dans les deux chapitres qui restent, on quitte le diagnostic pour revenir aux promesses initiales. Les promesses que Phil a posées dans son livre, celles que les cypherpunks ont énoncées il y a trente ans, celles que la décentralisation cryptographique continue à porter même quand elle est partiellement capturée. Le chapitre suivant interroge sans complaisance ce qui s'est vraiment passé entre la promesse et la réalité. Le dernier chapitre cherche ce qui peut encore être tenu de ces promesses, et comment.


Chapitre 12Le mirage de la décentralisation

Une blockchain peut être parfaitement décentralisée techniquement et parfaitement centralisée politiquement. Les deux dimensions ne se confondent pas.

I. Le vote qui n'a pas eu lieu

En février 2023, la communauté Uniswap, un des plus grands protocoles d'échange décentralisé au monde, devait décider quelle technologie de bridge utiliser pour déployer son code sur la BNB Chain. Un bridge, dans le jargon crypto, c'est ce qui permet à des tokens de circuler entre deux blockchains différentes. La proposition mise au vote consistait à utiliser un bridge appelé Wormhole. La proposition concurrente recommandait un bridge appelé LayerZero. Sur le papier, c'était une discussion technique parmi d'autres, le genre de débat qui anime les forums de gouvernance des protocoles décentralisés.

Sauf que l'enquête publiée par la société d'analyse Bubblemaps a révélé quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête. Andreessen Horowitz, plus connu sous l'abréviation a16z, fonds de capital-risque de la Silicon Valley qui avait été l'un des principaux investisseurs initiaux d'Uniswap, contrôlait directement ou indirectement plus de 4 % du supply total du token UNI. Or, dans les règles de gouvernance d'Uniswap, le quorum nécessaire pour valider une proposition est précisément de 4 %. Cela signifie qu'à elle seule, a16z détenait techniquement le pouvoir de faire basculer n'importe quel vote. Lors du vote sur Wormhole, a16z a mobilisé un bloc de quinze millions de tokens UNI pour voter contre la proposition. Pourquoi ? Parce qu'a16z avait investi par ailleurs dans LayerZero, le bridge concurrent. La proposition Wormhole a été rejetée.

Cette histoire est, à mon sens, le résumé le plus parfait de ce qui s'est passé en quinze ans dans l'écosystème de la décentralisation. Sur le papier, Uniswap est un protocole décentralisé, gouverné par les détenteurs de son token, accessible à tous, transparent par construction. Dans la pratique, un seul fonds de capital-risque dispose, par sa concentration de tokens, du pouvoir de défaire n'importe quelle décision collective qui ne lui conviendrait pas. La décentralisation technique de la blockchain Ethereum, qui rend le système résistant à la censure et auditable par tous, n'a pas empêché la formation d'une concentration politique du pouvoir qui ressemble étonnamment à celle de la finance traditionnelle qu'elle prétendait remplacer.

II. Les chiffres de la concentration

Si vous pensez que l'exemple Uniswap est isolé, les données collectées depuis trois ans par les chercheurs académiques disent l'inverse. Le travail le plus complet sur la question a été publié par le Cambridge Centre for Alternative Finance en octobre 2024, puis actualisé en 2025. Ils ont mesuré la concentration du pouvoir de vote dans dix des plus grandes DAO de l'écosystème DeFi : AAVE, Compound, Convex, Curve, Frax, Instadapp, Lido, MakerDAO, Rocket Pool et Uniswap. La méthode est classique en économie : ils ont calculé le coefficient de Gini, qui mesure la concentration d'une distribution sur une échelle de zéro à un, zéro signifiant une parfaite égalité et un une concentration totale dans une seule main.

Le résultat est saisissant. Les dix DAO étudiées affichent un coefficient de Gini compris entre 0,97 et 0,99. MakerDAO, l'une des plus anciennes et des plus matures, atteint le record absolu de 0,99, ce qui correspond à une concentration quasi parfaite du pouvoir de vote entre quelques mains. Rocket Pool, dans la même fourchette, affiche 0,97. Pour donner une idée de l'ordre de grandeur, le coefficient de Gini des inégalités de patrimoine dans les pays les plus inégalitaires du monde, l'Afrique du Sud par exemple, oscille autour de 0,63. Les DAO étudiées sont, en termes de concentration du pouvoir de vote, plus inégalitaires que n'importe quelle société humaine documentée.

Une étude complémentaire publiée fin 2025 a élargi l'analyse à plus de deux cents DAO. Le constat est cohérent. Le top 10 % des détenteurs de tokens contrôle plus de 76 % du pouvoir de vote, là où la concentration équivalente dans les entreprises cotées en Bourse traditionnelle est de 39 %. Autrement dit, la gouvernance des DAO contemporaines est presque deux fois plus concentrée que celle des sociétés cotées qu'elles prétendaient pourtant dépasser en démocratie. Le top 20 % des détenteurs de tokens contrôle 78 % des tokens. Et seuls 17 % des détenteurs de tokens votent effectivement, ce qui signifie que la concentration apparente sous-estime largement la concentration réelle, parce que les votants sont eux-mêmes une sous-population non représentative.

L'examen d'une autre métrique, ce que les chercheurs appellent le minimal quorum size, c'est-à-dire le nombre minimal d'adresses qui pourraient à elles seules faire basculer le résultat d'un vote, donne un chiffre encore plus parlant. Sur les protocoles Compound, Uniswap, Aave et Lido, cette taille minimale tourne en moyenne autour de trois. Trois adresses. Si les trois plus gros votants se mettent d'accord, le vote est joué d'avance. Trois personnes ou trois entités décident, dans la pratique, pour des protocoles qui pèsent collectivement des milliards de dollars et qui sont marketés comme des organisations démocratiques.

III. La crise Aave et le pouvoir réel

L'histoire la plus parlante de cette concentration s'est jouée fin 2025 sur Aave, l'un des plus grands protocoles de prêt décentralisé. Stani Kulechov, son fondateur, a acheté pour 10 millions de dollars de tokens AAVE en décembre 2025, ce qui a immédiatement augmenté son pouvoir de vote dans la gouvernance du protocole qu'il avait fondé. Les critiques se sont multipliées dans la communauté, accusant le fondateur de gonfler artificiellement son influence sur des décisions stratégiques. Mais ce n'est pas tout. Les trois plus gros votants d'Aave contrôlent à eux seuls 58 % du poids de vote, le plus gros détenteur en représentant 27,06 % à lui seul.

L'épisode a culminé en décembre 2025 quand Aave Labs, l'entité de développement derrière le protocole, a intégré unilatéralement le service de swap CoW Swap dans l'interface utilisateur, en routant les frais générés vers un wallet privé sans validation préalable de la communauté DAO. Plusieurs propositions de gouvernance ont alors demandé le transfert complet de la propriété intellectuelle et de la marque vers les détenteurs de tokens. La réponse d'Aave Labs a été de soumettre à un vote précipité une proposition rédigée sous le nom d'un ancien CTO du projet, sans son consentement. Cet ancien CTO, Ernesto Boado, a publiquement qualifié la manœuvre de honteuse, et la communauté a rejeté la proposition à hauteur de 63,64 % contre, malgré le soutien du fondateur. Mais le mal était fait. Le token AAVE a perdu 50 % de sa valeur entre janvier et décembre 2025.

Ce que cet épisode révèle, c'est le décalage entre le pouvoir de vote théorique et le pouvoir opérationnel réel. Même quand la communauté Aave parvient à mobiliser un vote majoritaire contre une décision controversée, l'équipe de développement reste capable d'agir unilatéralement, parce qu'elle contrôle l'infrastructure technique, les domaines, les comptes de réseaux sociaux, l'interface utilisateur. Le token confère un droit de vote symbolique, mais pas un droit opérationnel. Le pouvoir réel reste concentré là où il a toujours été : entre les mains des équipes techniques qui maintiennent le code et des investisseurs initiaux qui détiennent une part substantielle du supply.

IV. Les méta-gouverneurs

À côté des fondateurs et des fonds de capital-risque, un troisième acteur s'est progressivement imposé dans la gouvernance des DAO. Il n'a pas de visibilité médiatique. Il opère essentiellement dans l'ombre. Et son influence dépasse celle des plus gros détenteurs individuels. Cet acteur, on l'appelle dans le jargon le méta-gouverneur, ou delegate intersectionnel.

Le cas le plus documenté est celui d'une adresse Ethereum qui s'identifie sous le pseudonyme Monetsupply, et qui se présente publiquement comme delegate, risk analyst, and governance contributor for decentralized protocols. Cette adresse participe activement à la gouvernance de neuf protocoles DeFi majeurs simultanément : Compound, Uniswap, MakerDAO, Aave, et quelques autres. Elle est également membre du risk core unit de MakerDAO. Elle détient des positions financières dans plusieurs des cryptomonnaies dont elle vote la gouvernance. Aucune règle ne lui interdit cette accumulation de positions, parce qu'aucune règle n'a été conçue pour la prévenir. La déclaration publique d'intérêts qui s'impose aux administrateurs d'entreprises cotées en Bourse traditionnelle n'a pas d'équivalent dans le monde des DAO.

Autre acteur récurrent dans les analyses académiques : Pantera Capital, un fonds spéculatif qui investit dans diverses cryptomonnaies depuis 2013. Pantera n'investit pas directement dans toutes les plateformes qu'il influence par sa présence dans les minimal quorums de Compound et d'Aave. Sa simple présence parmi les plus gros détenteurs de tokens lui donne, par construction, un pouvoir de décision sur des protocoles dans lesquels il n'a pas explicitement annoncé d'engagement actif. Le pouvoir s'exerce par défaut, en présence des autres acteurs, dans une logique qui ressemble étonnamment à celle des conseils d'administration interconnectés des grandes corporations.

Le phénomène, qu'on pourrait appeler la professionnalisation de la gouvernance décentralisée, est lourd de conséquences. Il signifie que la promesse initiale d'une gouvernance par les utilisateurs eux-mêmes, dans laquelle chaque détenteur de token participerait directement aux décisions, s'est progressivement transformée en une gouvernance par procuration où une petite caste de spécialistes vote pour le compte d'une masse d'investisseurs passifs. Ces spécialistes opèrent à l'intersection de plusieurs protocoles, accumulent une expertise technique réelle, et exercent une influence cumulative qui n'apparaît dans aucun bilan officiel. Ils ne sont ni élus, ni responsables devant qui que ce soit, ni soumis à aucune obligation de transparence sur leurs conflits d'intérêts. Ils sont juste là, parce qu'ils ont accumulé les tokens et le temps nécessaires pour être là.

V. L'absorption juridique

Le dernier mouvement de capture mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il signe l'achèvement du processus. Les DAO, qui se présentaient à leur création comme des organisations échappant aux structures juridiques traditionnelles, sont en train de réintégrer méthodiquement le droit positif des juridictions où elles opèrent. MakerDAO s'est enregistrée comme limited liability company dans l'État du Wyoming, qui a adopté en 2021 une législation spécifique permettant aux DAO de bénéficier d'un statut juridique reconnu. Plusieurs autres DAO majeures ont suivi le mouvement, soit au Wyoming, soit dans des juridictions concurrentes comme les Îles Marshall qui ont adopté un cadre similaire.

Ce mouvement est rationnel pour les acteurs concernés. Sans personnalité juridique, une DAO ne peut pas signer de contrats, ne peut pas être partie à un procès, ne peut pas embaucher de salariés, ne peut pas acquérir d'actifs hors blockchain. Quand on veut développer des partenariats commerciaux, acheter des services, employer des développeurs, l'absence de structure juridique devient un handicap opérationnel majeur. L'enregistrement comme LLC résout ces problèmes pratiques. Mais il introduit, par construction, exactement ce que les cypherpunks voulaient éviter : un point de prise du droit positif sur l'organisation. Une LLC du Wyoming est soumise au droit américain, peut être poursuivie devant les tribunaux américains, doit se conformer aux exigences fiscales et réglementaires américaines, peut être contrainte par injonction judiciaire.

À mesure que les DAO les plus matures s'enregistrent juridiquement, elles deviennent indistinguables, du point de vue de leurs interactions avec le monde extérieur, des entreprises traditionnelles. Elles ont des dirigeants identifiables, des comptes bancaires traçables, des obligations fiscales calculables, des responsabilités légales engageables. La blockchain reste sous le capot, mais le moteur juridique qui anime l'organisation est devenu, par capillarité, celui de n'importe quelle société commerciale. Ce qui devait remplacer le droit positif par le code l'a finalement adopté comme béquille.

Cette absorption n'est pas un échec accidentel du projet décentralisateur. C'est, à mon sens, le résultat prévisible de sa rencontre avec la réalité économique. Quand un protocole atteint une taille suffisante pour gérer des milliards de dollars, les enjeux deviennent trop importants pour qu'il puisse rester durablement à la marge du droit. Soit il accepte de se conformer aux règles juridiques des États dans lesquels il opère, soit il s'expose à des sanctions qui menacent son existence opérationnelle. La plupart des grandes DAO ont fait le premier choix, en silence, sans communiqué de presse retentissant.

VI. Ce que cette histoire ne dit pas

Maintenant, il faut absolument tenir une chose qui ne se dit pas dans la critique habituelle de la décentralisation. Le constat que je viens de faire, sur la concentration du pouvoir de vote, la professionnalisation de la gouvernance, l'absorption juridique, n'est pas une condamnation de l'idée décentralisatrice elle-même. C'est une critique de sa mise en œuvre dans le contexte économique et politique des quinze dernières années. La distinction est cruciale.

La décentralisation technique, celle qui rend Ethereum résistant à la censure, qui permet à n'importe qui dans le monde d'envoyer des fonds à n'importe qui d'autre sans intermédiaire autorisé, qui rend les transactions traçables et auditables publiquement, cette décentralisation-là fonctionne. Elle fonctionne tellement bien que les institutions financières les plus puissantes au monde, comme on l'a vu au chapitre sept, se précipitent maintenant pour l'occuper. Elle a passé l'épreuve du marché, des cycles de stress, des attaques techniques, des tentatives de censure. Sur ce plan, le projet cypherpunk a réussi au-delà de ce que ses fondateurs espéraient.

La décentralisation politique, en revanche, celle qui devait garantir que personne ne pourrait s'accaparer le pouvoir de décision dans les protocoles, celle qui devait empêcher la reconstitution de hiérarchies de domination dans l'écosystème, cette décentralisation-là a largement échoué. Pas parce que les outils techniques étaient mauvais. Parce que les outils techniques ne suffisent pas à neutraliser les rapports de force économiques quand l'argent peut acheter des tokens, et que les tokens confèrent des droits de vote proportionnels.

Phil, dans son livre, garde la foi dans la possibilité d'une réforme politique de la décentralisation. Il croit, et je trouve cette croyance respectable, que des dispositifs comme le quadratic voting, les soulbound tokens non transférables, les modèles de réputation cumulative, les structures de mycorhizes décentralisées peuvent encore corriger les défauts que je décris dans ce chapitre. Je ne suis pas en désaccord avec lui sur le potentiel théorique de ces dispositifs. Je suis simplement plus pessimiste sur leur diffusion réelle, dans un contexte où les acteurs économiques dominants ont tout intérêt à ce que la gouvernance reste capturable par la concentration de capital.

Ce dont je suis certain, en revanche, c'est que la critique de l'état actuel n'invalide pas le projet futur. La décentralisation, comme dispositif politique, mérite d'être défendue précisément parce qu'elle est rare. Elle mérite d'être réinventée précisément parce que sa première itération a été en grande partie capturée. Et c'est précisément cette réinvention qui fait l'objet du dernier chapitre de ce livre. Un chapitre qui voudrait ne pas être de pure désillusion, mais d'inventaire pragmatique de ce qui marche encore, malgré tout, et de ce qui peut être construit à partir de ce qui marche.


Chapitre 13Ce qu'elle peut quand même

Le contraire d'une promesse capturée n'est pas l'absence de promesse. C'est la même promesse, réinscrite ailleurs, par d'autres moyens.

I. Inverser la question

Pendant douze chapitres, j'ai documenté ce qui ne marche pas. La finance traditionnelle absorbée par l'opacité du private credit. Les assureurs PE-owned qui réorientent l'épargne longue vers des actifs non auditables. La crypto institutionnelle qui reproduit les pathologies de la finance ancienne dans une enveloppe technique. Les régulateurs en retard chronique. Les DAO capturées par leurs investisseurs initiaux. C'est un tableau lourd. Si vous avez lu jusqu'ici, vous avez peut-être l'impression qu'il n'y a plus aucun espace pour la promesse initiale.

Ce serait faux. Et il faut, dans ce dernier chapitre avant l'épilogue, inverser la question. Au lieu de chercher si la décentralisation a tenu ses promesses dans les usages les plus médiatisés, qui sont ceux de la finance spéculative, il faut regarder où elle les tient déjà, quotidiennement, sans bruit, dans des usages qui font rarement les titres des journaux économiques. Ces usages existent. Ils sont massifs. Ils sont, en pratique, plus importants pour plus de personnes que la totalité des chapitres précédents réunis.

L'erreur d'analyse, dans la plupart des critiques de la crypto que j'ai lues ces dernières années, c'est de prendre comme métrique de réussite ce que les institutions financières ont fait de la blockchain. Mais les institutions financières ne sont pas les utilisateurs principaux de cette technologie, en volume humain. Les utilisateurs principaux, ce sont des centaines de millions de personnes dans des pays que les institutions financières occidentales ne servent pas, qui ont trouvé dans des outils décentralisés des réponses pratiques à des problèmes que leurs systèmes locaux ne résolvent pas. Si l'on veut juger sérieusement ce que la blockchain peut tenir comme promesse, c'est de ce côté qu'il faut regarder en priorité.

II. L'argent qui circule là où la banque n'arrive pas

Commençons par les chiffres, parce qu'ils dévoilent l'ampleur d'un phénomène que la presse économique européenne mentionne rarement. En 2024, la Turquie a traité environ 63 milliards de dollars de paiements transfrontaliers en stablecoins. Le Nigeria compte aujourd'hui près de 54 millions d'utilisateurs crypto, dont 26 millions utilisent activement des stablecoins, soit environ 12 % de la population. L'Argentine, frappée par une inflation qui a dépassé 200 % en 2024 et un peso qui a perdu l'essentiel de sa valeur, est devenue l'un des pays au monde où la pénétration de USDT et USDC dans l'épargne quotidienne des classes moyennes est la plus élevée. L'Inde, le Brésil, l'Indonésie, le Pakistan suivent des trajectoires comparables à des échelles différentes.

Le chiffre le plus parlant, peut-être, est celui des frais. Selon la Banque mondiale, le coût moyen mondial d'un envoi de fonds international en 2025 reste autour de 6,5 %. En Afrique subsaharienne, ce coût atteint 8,78 %. Un travailleur immigré qui envoie 500 euros par mois à sa famille dans son pays d'origine paie donc l'équivalent d'un mois de salaire chaque année rien qu'en frais de transfert, sans compter les délais de trois à sept jours qu'imposent les circuits bancaires correspondants. Avec un transfert en stablecoin sur une blockchain comme Solana ou Polygon, le coût tombe à quelques cents par transaction, et la liquidité est disponible en quelques minutes plutôt qu'en plusieurs jours.

Cette différence n'est pas marginale. Elle représente, à l'échelle mondiale, des dizaines de milliards de dollars annuels qui restent dans les poches des familles bénéficiaires plutôt que dans celles des intermédiaires financiers. Western Union, MoneyGram, et leurs équivalents régionaux, qui dominaient le marché des remittances depuis cinquante ans, voient leur modèle économique se déliter sous la pression de cette alternative technique. Western Union elle-même a annoncé en 2025 commencer à tester des circuits de règlement adossés à des stablecoins, pour éviter de se faire totalement déborder par les acteurs natifs. C'est l'histoire classique d'un acteur dominant qui découvre, trop tard, qu'il a été disrupté par une technologie qu'il a longtemps méprisée.

Pour le travailleur immigré pakistanais qui envoie chaque mois 500 euros à sa famille à Karachi, l'enjeu n'est pas philosophique. Il économise trente-cinq à cinquante euros chaque mois sur les frais. À l'échelle d'une année, c'est l'équivalent d'un mois de loyer. À l'échelle d'une vie active, c'est des dizaines de milliers d'euros qui restent dans la famille plutôt que dans la marge d'opérateurs financiers spécialisés. Cette redistribution silencieuse, qui ne fait jamais la une des journaux financiers occidentaux, représente l'une des plus grandes améliorations de productivité économique réelle de la décennie pour les classes populaires des pays émergents. Et elle se fait sans subvention publique, sans régulateur ami, sans plan de développement international. Elle se fait par les outils techniques que les cypherpunks ont mis dans le domaine public il y a vingt ans.

III. L'auditabilité comme garantie d'une autre nature

Le deuxième terrain où la décentralisation tient ses promesses, c'est celui de l'auditabilité. Je vais m'expliquer, parce que le mot peut paraître abstrait.

Quand vous déposez de l'argent dans une banque traditionnelle, vous devez faire confiance à l'institution sur trois points distincts. Vous devez croire qu'elle détient effectivement les actifs qu'elle prétend détenir. Vous devez croire qu'elle calcule correctement les soldes de votre compte. Vous devez croire qu'elle honorera votre demande de retrait quand vous la formulerez. Ces trois confiances sont normalement garanties par un dispositif réglementaire et un système d'audit externe. Mais l'histoire financière du vingtième et du vingt-et-unième siècle montre que ce dispositif est régulièrement défaillant. Lehman Brothers en 2008, FTX en 2022, Silicon Valley Bank en 2023. À chaque fois, l'audit a échoué à révéler à temps que les actifs prétendus n'étaient pas ceux affichés, que les soldes étaient correctement calculés sur des bases erronées, que les retraits ne pourraient pas être honorés à grande échelle.

La blockchain résout ces trois problèmes d'une manière qui n'avait pas d'équivalent avant elle. Sur un protocole comme Ethereum, n'importe qui peut, à n'importe quel moment, vérifier que les fonds annoncés par un protocole DeFi sont effectivement présents dans les adresses publiques de ce protocole. N'importe qui peut vérifier que les soldes attribués aux utilisateurs correspondent à des transactions valides depuis l'origine. N'importe qui peut tester le bon fonctionnement des retraits en effectuant lui-même une transaction. Aucune confiance dans une autorité tierce n'est nécessaire. La vérification est, par construction, à la disposition de quiconque prend le temps de l'effectuer.

Cette auditabilité ne supprime pas tous les risques, comme on l'a vu au chapitre huit sur Ethena, où le risque réside dans les contreparties externes hébergées hors blockchain. Mais elle élimine une catégorie entière de fraudes qui rendaient possibles les Madoff, les Stanford, les Wirecard. Vous ne pouvez pas inventer des actifs qui n'existent pas sur une blockchain publique. Vous ne pouvez pas tenir double comptabilité. Vous ne pouvez pas, pendant des années, dissimuler une insolvabilité que les auditeurs externes signeraient en pensant tout en règle. Les plateformes comme RWA.xyz, DefiLlama, Dune Analytics permettent à n'importe quel citoyen attentif de vérifier en temps réel l'état exact des positions de la plupart des protocoles décentralisés majeurs. Cette transparence est imparfaite, comme je l'ai montré au chapitre sept en discutant des permissioned tokens, mais elle est qualitativement différente de l'opacité qui caractérise la finance traditionnelle.

Et c'est un point que je veux souligner, parce qu'il a une portée politique réelle. Quand vous demandez à un employé de BlackRock comment se calcule le NAV de BCRED chaque trimestre, il vous renvoie vers les sections techniques du prospectus, dans lesquelles vous trouvez des références à des modèles internes qui ne sont pas publics. Quand vous demandez à un développeur de protocole DeFi comment se calcule la valeur d'un actif sur sa plateforme, il vous donne l'adresse du smart contract correspondant, que vous pouvez lire ligne par ligne sur Etherscan. Cette différence n'est pas un détail. C'est, à mon sens, l'une des contributions les plus importantes de la décentralisation cryptographique au débat démocratique sur la finance.

IV. Ce que la DeFi a déjà appris à la finance

Avant de quitter le terrain proprement financier, il faut nommer une chose que la critique sociologique de la crypto rate presque toujours. La DeFi n'est pas seulement un univers parallèle qui prétendait remplacer la finance traditionnelle et qui aurait échoué à le faire. C'est aussi, et c'est ce que je veux développer ici, un laboratoire qui a déjà profondément transformé la finance traditionnelle elle-même, par capillarité, par compétition, par démonstration de faisabilité. Les acteurs établis n'ont pas eu le choix. Ils ont dû intégrer une partie de ce que la DeFi leur montrait, sous peine de devenir techniquement obsolètes en l'espace d'une décennie.

Le premier apport, c'est la vitesse de règlement. La DeFi a démontré qu'une transaction financière complexe pouvait être réglée en quelques secondes, finalisation comprise, sans intervention manuelle d'aucune chambre de compensation. La finance traditionnelle, qui fonctionnait jusque-là sur des cycles de règlement de plusieurs jours, parfois plusieurs semaines pour les opérations transfrontalières, a découvert qu'il existait techniquement une autre manière de faire. Le passage progressif aux cycles T+1 puis T+0 sur les marchés américains et européens, qui est en cours, n'est pas le fruit d'une réflexion spontanée des régulateurs. C'est une réponse compétitive à la démonstration faite par la DeFi qu'on pouvait faire autrement, et plus vite.

Le second apport, c'est l'auditabilité native. Avant la DeFi, la transparence d'un système financier était un objectif politique poursuivi par des dispositifs externes : audits annuels, dépôts de bilans, contrôles prudentiels, déclarations réglementaires. Tous ces dispositifs supposaient qu'une institution centrale recueille, vérifie et publie l'information, avec un délai et une marge d'erreur. La DeFi a démontré qu'on pouvait inverser la logique : construire un système où la transparence est par défaut, où chaque opération est inscrite publiquement au moment où elle se produit, où l'audit n'est plus un acte exceptionnel mais une fonction permanente accessible à n'importe quel utilisateur. Cette inversion conceptuelle a déjà commencé à influencer les pratiques de la finance traditionnelle, notamment dans les expérimentations de tokenisation des Treasuries, où l'objectif explicite est d'offrir aux investisseurs institutionnels une visibilité temps réel qu'ils n'avaient jamais eue auparavant.

Le troisième apport, c'est la programmabilité fine des actifs financiers. Un smart contract permet d'inscrire dans un actif lui-même les règles de son usage : à qui il peut être transféré, dans quelles conditions, avec quels frais, avec quelles obligations associées. Cette possibilité, qui n'existait pas dans la finance traditionnelle où les règles vivent dans des contrats juridiques séparés des actifs eux-mêmes, ouvre des champs entiers d'innovation. La gestion automatique de conformité, les dividendes conditionnels, les paiements échelonnés qui se déclenchent sur des événements précis, les structures de gouvernance qui s'exécutent sans intervention humaine, tout cela devient techniquement trivial là où il fallait auparavant des armées de juristes et de back-office. Les banques les plus avancées ont compris cet apport et investissent désormais massivement dans leurs propres infrastructures programmables, le plus souvent en s'appuyant sur les standards techniques nés dans l'écosystème DeFi.

Le quatrième apport, et peut-être le plus politique, c'est l'inclusion financière. La finance traditionnelle, par sa logique propre, exclut structurellement les populations à faible solde, les expatriés sans domicile bancable, les habitants de pays mal servis par les correspondants bancaires internationaux. Pas par méchanceté, par calcul économique : ces clients coûtent plus cher qu'ils ne rapportent dans les modèles établis. La DeFi a démontré qu'on pouvait servir ces populations à un coût marginal proche de zéro, parce que l'infrastructure technique est commune à tous les utilisateurs quelle que soit leur taille. Cette démonstration a forcé les acteurs traditionnels à reconsidérer leur géographie d'activité, et a accéléré l'arrivée de services financiers de qualité dans des régions qui en étaient privées depuis des décennies.

J'ajoute, parce que c'est important pour mon argument, que ces apports survivent à la critique politique que je formule dans le reste du livre. Que la gouvernance des grandes DAO soit captée par leurs investisseurs initiaux n'enlève rien au fait que la vitesse de règlement, l'auditabilité native, la programmabilité fine et l'inclusion financière sont des acquis techniques durables, qui ont déjà reconfiguré la finance contemporaine et continueront à le faire. Mon livre n'invite pas à rejeter la DeFi. Il invite à se battre pour qu'elle tienne mieux, à l'avenir, les promesses dont elle a démontré la faisabilité technique.

V. Registres publics, identités souveraines

Sortons un moment du champ purement financier. Parce que la blockchain a trouvé, depuis quelques années, des applications hors finance qui méritent d'être nommées, et qui réalisent en partie ce que les cypherpunks espéraient.

Le premier domaine est celui des registres publics. La Géorgie, pays du Caucase, a basculé son cadastre national sur une blockchain dès 2017, traitant aujourd'hui plusieurs centaines de milliers de transactions immobilières dans un système où la propriété d'un terrain est inscrite sur un registre public auditable, résistant à la corruption administrative et à la falsification post-hoc. La Suède a déployé un système comparable pour ses ventes immobilières, qui a permis de réduire significativement les délais de transfert et les frais notariaux. Le Ghana développe un projet similaire pour sécuriser les droits fonciers des communautés rurales, qui étaient jusque-là vulnérables aux contestations administratives. Au-delà du foncier, l'État américain de l'Illinois utilise depuis plusieurs années une blockchain pour sécuriser certains documents administratifs publics.

Le deuxième domaine est celui de l'identité souveraine. L'Union européenne a lancé l'European Blockchain Services Infrastructure, ou EBSI, qui développe un cadre commun pour des identités numériques décentralisées entre les États membres. Le règlement eIDAS 2.0, qui entre progressivement en vigueur depuis 2024, pose le principe d'un portefeuille européen d'identité numérique qui doit, à terme, permettre à chaque citoyen européen de prouver son identité dans des contextes administratifs et commerciaux sans dépendre d'une plateforme privée. Ce projet, qui avance lentement et avec les difficultés habituelles des grands chantiers européens, mobilise des composants techniques largement issus de l'écosystème blockchain.

Ces applications publiques de la blockchain ne font pas la une des journaux, parce qu'elles ne génèrent pas de spéculation. Mais elles tiennent, à leur échelle, des promesses concrètes. Un petit propriétaire ghanéen qui peut prouver son droit sur sa parcelle de terre face à un administrateur local corrompu y trouve une émancipation politique réelle. Un citoyen européen qui pourra demain prouver son identité à une compagnie d'assurance sans céder l'intégralité de ses données personnelles à une plateforme privée y trouve une autonomie informationnelle réelle. Ces usages ne corrigent pas tous les défauts du système financier décrits dans ce livre, mais ils démontrent que l'outil cryptographique a une utilité bien au-delà de ce que ses critiques mainstream lui concèdent.

VI. L'outil pour les contre-pouvoirs

Le troisième terrain est celui qui me touche le plus personnellement, parce qu'il rejoint mon parcours de journaliste d'investigation. La blockchain est devenue, depuis quelques années, un outil essentiel pour les contre-pouvoirs civiques qui opèrent dans des environnements hostiles à la liberté d'information.

Les journalistes d'investigation utilisent désormais couramment des outils basés sur la blockchain pour protéger leurs sources, leurs documents et leurs publications. Quand un dossier sensible est publié sur des plateformes décentralisées comme IPFS ou Arweave, il devient extraordinairement difficile à censurer, parce qu'aucune autorité unique ne peut contraindre l'ensemble des nœuds qui hébergent ces contenus. Les WikiLeaks de demain n'auront pas besoin de dépendre d'un hébergeur unique vulnérable aux pressions des États ou des entreprises. Ils existeront dans une architecture où la suppression d'un point d'accès n'élimine pas le document lui-même.

Les ONG qui documentent les violations des droits humains dans des zones de conflit utilisent désormais des solutions de blockchain pour horodater leurs preuves photographiques et vidéographiques de manière infalsifiable. Quand une organisation comme Amnesty International ou Witness collecte un témoignage sur des exactions commises pendant un conflit, elle peut désormais l'inscrire dans une chaîne temporelle vérifiable qui rendra plus difficile, devant un tribunal international ou une commission d'enquête, la contestation de l'authenticité du document. Cette traçabilité ne change pas tout, mais elle déplace l'asymétrie de preuve d'une manière qui favorise les victimes plutôt que les bourreaux.

Les communautés qui vivent sous des régimes autoritaires utilisent les cryptomonnaies pour échapper aux contrôles financiers de leurs gouvernements. Pas dans la version caricaturale qu'on en donne parfois, où il s'agirait de blanchir de l'argent ou de financer le terrorisme. Dans la version quotidienne, où une journaliste russe en exil peut continuer à recevoir des paiements pour ses articles malgré l'isolement bancaire de son pays, où un militant iranien peut financer son association malgré les sanctions internationales qui touchent injustement les flux civils, où une famille vénézuélienne peut préserver son épargne malgré l'hyperinflation et les contrôles des changes. Ces usages ne sont pas glamour. Ils sont essentiels.

Et il faut nommer cette dimension parce qu'elle relie directement la décentralisation cryptographique à la tradition cypherpunk que j'ai évoquée au chapitre six. Les outils que nous avons construits depuis vingt ans n'avaient pas pour seule vocation de servir d'arbitrage spéculatif aux fonds de capital-risque de la Silicon Valley. Ils avaient pour vocation, dans l'esprit de leurs concepteurs, de protéger des libertés individuelles contre des pouvoirs surpuissants. Cette vocation, dans certains contextes précis, ils la tiennent encore. Pas partout. Pas tout le temps. Pas pour tous. Mais ils la tiennent assez pour qu'on ne se résigne pas à les abandonner aux acteurs financiers qui les ont accaparés en surface.

VII. Ce qu'il faut faire maintenant

Reste à conclure pratiquement. Ce livre se termine par un chapitre qui voudrait éviter à la fois la résignation et l'utopisme. Voici, sans hiérarchie, ce que je crois qu'il faut faire à partir d'ici.

D'abord, refuser le faux choix entre soutien aveugle à la crypto et rejet en bloc. Il existe une troisième posture, qui est la posture critique informée. Elle consiste à comprendre précisément quels usages de la décentralisation valent la peine d'être défendus, et lesquels relèvent de la pure capture par les acteurs financiers traditionnels. Cette distinction n'est pas évidente à première vue. Elle s'apprend par l'audit, l'observation, la lecture critique. Ce livre a essayé d'en donner quelques outils.

Ensuite, soutenir les usages civiques de la décentralisation contre ses usages spéculatifs. Cela peut prendre des formes concrètes. Plaider, dans le débat public européen, pour que le règlement MiCA soit appliqué avec un sens politique différencié, qui favorise les acteurs civiques et les usages de paiement contre les acteurs spéculatifs et leurs montages opaques. Soutenir financièrement les médias, les ONG, les chercheurs qui travaillent sur la documentation des dispositifs d'opacité financière. Demander des comptes à ses élus locaux et nationaux sur les positions qu'ils prennent dans les négociations européennes et internationales qui dessineront le cadre réglementaire des prochaines années.

À titre personnel, et c'est peut-être le plus important, prendre au sérieux la question des actifs que vous détenez. Pas pour vous rendre paranoïaque. Pour vous rendre lucide. Si vous avez un contrat d'assurance-vie, demandez quelles sont les unités de compte qui le composent, et quels sous-jacents sous-tendent ces unités. Si vous détenez des parts dans un fonds dit semi-liquide, demandez quels sont les actifs réels qu'il détient et quelle est leur valorisation. Si vous êtes affilié à un fonds de pension, demandez où va l'épargne accumulée. Posez ces questions calmement, et soyez attentif à la qualité des réponses. La capacité de votre conseiller à répondre clairement est un indicateur fiable de la solidité de ce qu'il vous vend.

À l'échelle collective, défendre dans le débat public le principe d'une régulation par le bas qui complète la régulation institutionnelle. Les plateformes open source qui auditent les flux on-chain. Les associations de journalistes économiques indépendants. Les associations de défense des épargnants. Les chercheurs qui travaillent sur la stabilité financière depuis les universités plutôt que depuis les institutions. Tous ces acteurs forment, ensemble, un écosystème de contre-expertise qui est le seul rempart effectif contre la capture des régulateurs institutionnels par les acteurs régulés.

Et enfin, garder l'espoir, qui n'est pas naïveté. Phil Roux écrit, dans son livre, que la crise est moins une destruction qu'une opportunité de transformation, et il oppose deux manières de la percevoir, la peur et l'opportunité. J'ai radicalisé cette intuition à ma manière, et j'ai pris l'habitude de la formuler dans les termes qui scandent ce livre depuis le prologue : le chaos est une opportunité, à condition de l'avoir préparé. Elle ne signifie pas que tout ira bien automatiquement. Elle signifie que les périodes de bascule comme celle que nous traversons sont précisément les périodes où des choses nouvelles deviennent possibles, où des arrangements qui semblaient figés peuvent être renégociés, où des dispositifs d'opacité qui semblaient indéboulonnables peuvent être démontés. Le travail de ce livre, c'est de fournir un peu de la matière intellectuelle nécessaire pour que ce démontage soit possible quand l'occasion se présentera.

Le chaos est une opportunité. À condition de l'avoir préparé.


ConclusionÉpilogue

Ce livre n'est pas un avertissement. C'est une cartographie. Ce qu'on en fera ne dépend ni de moi ni du calendrier des marchés. Il dépend de qui se sera donné la peine de lire.

Si vous êtes arrivé jusqu'ici, vous avez parcouru un objet hybride. Ce n'est pas tout à fait un livre d'économie, parce que je ne suis pas économiste. Ce n'est pas tout à fait un essai politique, parce que je ne propose pas de programme. Ce n'est pas un manuel pratique, parce que je ne vous dis pas quoi acheter ni quand vendre. C'est, plus modestement, un audit. Un audit conduit avec les outils d'enquête que j'ai appris à manier dans un autre champ, et appliqué à un terrain qu'on m'a longtemps dit de ne pas regarder parce que ce n'était pas mon métier.

Je voudrais, dans ces dernières pages, prendre un peu de recul sur l'objet que vous venez de finir de lire. Pas pour le résumer, parce qu'un résumé n'apporte rien à qui a fait le trajet. Mais pour nommer trois ou quatre choses qui n'ont pas trouvé leur place dans les chapitres et qui me semblent mériter d'être dites avant qu'on referme le livre.


La première, c'est que ce livre n'a jamais cherché à vous faire peur. Si vous avez ressenti de l'inquiétude pendant la lecture, ce n'était pas l'effet recherché. Je ne crois pas à la valeur cognitive de la peur. La peur paralyse, elle ne forme pas. Elle fait acheter de l'or, des cryptomonnaies refuges ou des assurances vie à frais élevés, elle ne rend pas plus lucide. Ce que j'ai voulu déposer chez vous, c'est autre chose. Une capacité à lire en temps réel ce qui se passe dans les marchés financiers, à reconnaître les mécanismes que je décris quand ils referont surface dans un article de presse, à poser les bonnes questions à ceux qui gèrent votre épargne ou prennent des décisions politiques qui vous concernent. Cette capacité, vous l'avez maintenant. Que la plomberie tienne ou qu'elle lâche, vous saurez la lire.

La deuxième, c'est que la position critique que j'occupe dans ces pages n'est ni celle du cynique ni celle du moraliste. Je ne pense pas que les acteurs que je nomme dans ce livre soient des méchants, ni que leur disparition résoudrait quoi que ce soit. Larry Fink, Marc Rowan, Stani Kulechov, Guy Young, ce sont des professionnels qui font leur métier dans le cadre que le droit et le marché leur ont laissé. Si la place qu'ils occupent était vacante demain, d'autres l'occuperaient à leur place, et probablement avec moins de talent. Le problème n'est pas dans les personnes. Il est dans les structures qui rendent leurs choix non seulement possibles mais rationnels. Changer les personnes ne changera rien. Changer les structures demande un travail patient, ennuyeux, long, sans gratification médiatique immédiate. C'est ce travail que je voudrais contribuer à rendre pensable.

La troisième chose, c'est qu'il y a dans ce livre une forme de gratitude que je n'ai pas voulu masquer derrière le ton critique. Gratitude pour les ingénieurs qui ont conçu Bitcoin et Ethereum, qui ont posé sur la table publique des outils dont la portée politique dépasse encore largement leurs concepteurs. Gratitude pour les journalistes économiques qui font un travail patient d'enquête dans des conditions économiques précaires. Gratitude pour les chercheurs académiques dont les travaux servent de socle à mes analyses, et qui publient en libre accès parce qu'ils croient au partage de la connaissance. Gratitude pour les régulateurs honnêtes, et il y en a, qui font ce qu'ils peuvent dans les contraintes structurelles que j'ai décrites au chapitre onze. Gratitude pour les lanceurs d'alerte qui acceptent de prendre des risques personnels pour rendre visible ce qui devait rester caché. Cette gratitude n'est pas un dépôt sentimental. Elle est constitutive de ma méthode. On ne critique bien que ce qu'on respecte assez pour le prendre au sérieux.

La quatrième et dernière chose, c'est que ce livre est dédié à un lecteur qui n'existe pas encore complètement, et que j'appelle dans ces pages le citoyen lucide. Ce lecteur, je l'ai construit en écrivant. Je ne sais pas où il habite, je ne sais pas ce qu'il fait dans la vie, je ne sais pas s'il a déjà voté pour l'un ou l'autre des camps politiques qui se disputent ces sujets. Ce que je sais, c'est qu'il existe en germe chez beaucoup de gens, et qu'il demande, pour devenir pleinement lui-même, qu'on lui propose des outils plutôt que des slogans. J'espère avoir fait ma part dans cette construction. Le reste lui appartient.


Je voudrais terminer par une référence à Phil. Pas une citation littérale, parce que ce livre ne triche pas avec les sources, et je préfère résumer dans mes mots l'idée que Phil défend que prétendre lui faire dire ce qu'il ne dit pas. Ce que Phil oppose, dans la première partie de son livre intitulée "Crise et opportunité", c'est la perception de la crise comme peur et la perception de la crise comme opportunité de transformation. C'est dans la seconde lecture qu'il propose de se placer, et cette proposition irrigue la totalité de son ouvrage. Elle a une qualité que ma formulation, plus brutale, ne tient pas tout à fait. Là où je dis que le chaos est une opportunité à condition de l'avoir préparé, Phil dit quelque chose de plus serein, de plus mûr peut-être. Que la perception des bouleversements est elle-même un levier d'action, qu'on peut choisir de les recevoir comme une menace ou comme une chance, et que ce choix n'est pas seulement intérieur, il engage des décisions politiques concrètes. Je n'ai jamais réussi à dire les choses aussi simplement.

Ce livre s'arrête ici, sur cette différence de ton entre Phil et moi, qui n'est pas une divergence mais une complémentarité. Vous pouvez le refermer maintenant. Vous pouvez aussi lire le sien, si ce n'est déjà fait, pour entendre l'autre voix de cette conversation. Et puis, le moment venu, vous prendrez vos propres décisions, avec ce que vous aurez appris ici, là, et ailleurs.

C'est, au fond, tout ce qu'un livre peut espérer faire.


Sources et bibliographie

Ce livre n'est pas un travail académique. Il ne prétend pas à l'exhaustivité de l'appareil critique. Mais il s'appuie sur un corpus précis de sources publiques, vérifiables, accessibles à n'importe quel lecteur qui voudrait creuser tel ou tel point. Cette bibliographie liste, par grands ensembles, les ressources sur lesquelles je me suis effectivement appuyé pour rédiger les chapitres précédents. Toutes ont été consultées entre fin 2025 et le printemps 2026.

Pour chaque source, j'indique l'organisme émetteur, le titre, la date et, quand elle est disponible, l'adresse de consultation. Cette transparence est, en soi, une réponse au dispositif d'opacité que ce livre démonte.

Livre de référence

Phil Roux, La Crise de Valeur(s). Texte fondateur en arrière-plan de tout ce livre. Le mien le prolonge en regardant le terrain quand le sien regardait l'horizon.

Rapports d'autorités publiques et institutions internationales

Financial Stability Board (FSB). Report on Vulnerabilities in Private Credit. Publié le 6 mai 2026. Le rapport de référence sur les fragilités du crédit privé et ses interconnexions bancaires. Estimation officielle du marché à $1,5–2 trillions fin 2024, identification des angles morts de la régulation, comparaison transfrontalière. Accessible sur fsb.org.

Fonds monétaire international (FMI). Global Financial Stability Report, chapitre 2 : The Rise and Risks of Private Credit. Avril 2024. Première grande synthèse multilatérale sur les risques du crédit privé, avec une focale particulière sur l'opacité des valorisations et la croissance des véhicules semi-liquides. Accessible sur imf.org.

Fonds monétaire international (FMI). Global Financial Stability Report : Steadying the Course: Uncertainty, Artificial Intelligence, and Financial Stability. Octobre 2024. Cadrage de la déconnexion entre incertitude économique élevée et volatilité financière basse. Accessible sur imf.org.

Federal Reserve Board. Michelle W. Bowman, When Regulation Reshapes Markets: The Migration of Corporate Lending. Discours à la Hoover Institution Annual Monetary Policy Conference, Stanford, 8 mai 2026. Aveu public sur l'inadéquation des catégories statistiques de la Fed pour cartographier les expositions au crédit privé. Accessible sur federalreserve.gov.

Federal Reserve Board. Cai, Fang, et Haque, Sharjil. Bank Lending to Private Credit: Size, Characteristics, and Financial Stability Implications. FEDS Notes, 23 mai 2025. Quantification du flux de financement bancaire vers le crédit privé. Accessible sur federalreserve.gov.

Federal Reserve Bank of Kansas City. Travaux sur la composition future des détentions de Treasuries par les stablecoins. Projections 2025–2028.

FDIC et OCC. Withdrawal of 2013 Interagency Guidance on Leveraged Lending. Décembre 2025. Décision conjointe abrogeant les principes prudentiels de 2013 sur les prêts à effet de levier, remplacés par huit principes généraux non contraignants. Référencée dans Bank Director et la presse spécialisée.

Comité de Bâle sur le contrôle bancaire (BCBS). Synthetic Risk Transfers. Février 2026. Document de référence sur les transferts de risque synthétiques entre banques et fonds non bancaires.

Banque des règlements internationaux (BIS). Working Papers et publications sur les marchés perpétuels crypto, les funding rates et les expositions bancaires aux institutions non dépositaires. 2024–2026.

Banque centrale européenne (BCE). Données et publications sur les fonds de dette privée européens, NBFI Monitor de l'European Systemic Risk Board (ESRB), juin 2024.

Données de marché et bases publiques

Département du Trésor américain. Treasury International Capital System (TIC). Données mensuelles sur les détentions étrangères de Treasuries américaines. Accessible sur treasury.gov.

Securities and Exchange Commission (SEC). Base EDGAR. Dépôts trimestriels et annuels (10-Q et 10-K) de l'ensemble des BDC cotées et publiques américaines, dont Blackstone Private Credit Fund (BCRED), Apollo Debt Solutions BDC, Blue Owl Capital Corporation et leurs équivalents. Accessible sur sec.gov.

Bank for International Settlements. Statistiques bancaires consolidées, données sur le carry trade en yen, statistiques sur les expositions transfrontalières.

Ministère japonais des Finances et Banque du Japon (BoJ). Données sur les détentions de Treasuries par les institutionnels japonais, yields des obligations d'État japonaises (JGB), interventions sur le marché des changes.

Études académiques sur la gouvernance crypto

Cambridge Centre for Alternative Finance. Étude sur la concentration du voting power dans 10 grandes DAO. Octobre 2024, actualisée en 2025. Coefficients de Gini entre 0,97 et 0,99 pour Aave, Compound, Convex, Curve, Frax, Instadapp, Lido, MakerDAO, Rocket Pool, Uniswap. Référence centrale pour le chapitre 12.

Études sur le minimal quorum size dans les DAO Ethereum. Travaux publiés sur arXiv (2024–2025) analysant Compound, Uniswap, Aave et Lido. Notamment Fritsch et al., Analyzing voting power in decentralized governance: Who controls DAOs?

Études complémentaires sur la concentration des tokens de gouvernance, le rôle des venture capitalists dans la genèse des DAO (a16z, Pantera Capital, Dragonfly, Paradigm), et les méta-gouverneurs.

Études d'inégalité et de patrimoine

Ocean Tomo. Intangible Asset Market Value Study, édition 2025. Évolution de la part des actifs intangibles dans la valeur du S&P 500 (17 % en 1975, 92 % en 2025). Référence pour le chapitre 2.

Oxfam International. Rapport publié en novembre 2025 et rapports antérieurs sur la concentration patrimoniale aux États-Unis et dans le monde.

Federal Reserve. Distributional Financial Accounts. Données sur la détention d'actions par centile de richesse aux États-Unis (top 1 % détient 49,9 % du marché actions, bottom 50 % détient 1,1 %).

S&P Dow Jones Indices. Statistiques sur les rachats d'actions du S&P 500. Buybacks 2024 à 942 milliards de dollars.

Documentation des protocoles cités

BlackRock. Documentation publique du fonds BUIDL (BlackRock USD Institutional Digital Liquidity Fund). Prospectus, communications, partenariat avec Securitize.

Ondo Finance. Documentation publique de USDY et OUSG. Whitepapers, déploiements multi-chaînes.

Maple Finance. Documentation de syrupUSDC et historique des pools de crédit. Audits post-mortem des défauts de 2022.

Sky (anciennement MakerDAO). Documentation de sUSDS. Articles de gouvernance MIPs.

Ethena Labs. Documentation USDe et sUSDe. Rapports trimestriels publics du Risk Committee, dont le rapport de mars 2026 sur le reserve fund. Documentation de l'épisode du 10 octobre 2025 et des produits iUSDe.

Aave. Forum de gouvernance, propositions Snapshot, débat de décembre 2025 autour de CoW Swap et de la propriété intellectuelle.

Uniswap. Forum de gouvernance, historique des votes incluant le vote Wormhole / LayerZero de février 2023 documenté par Bubblemaps.

Plateformes ouvertes de données on-chain

RWA.xyz. Données en temps réel sur le marché de la tokenisation des actifs réels (fonds monétaires tokenisés, crédit privé tokenisé, dette publique tokenisée).

DefiLlama. Données en temps réel sur le TVL des protocoles DeFi, l'évolution des stablecoins, les flux entre chaînes.

Dune Analytics. Tableaux de bord publics permettant d'auditer les positions de la plupart des grands protocoles décentralisés.

Etherscan. Explorateur de la blockchain Ethereum permettant l'audit des smart contracts et des transactions.

Presse économique et investigations

Bloomberg. Enquêtes sur les assureurs PE-owned (Apollo / Athene, KKR / Global Atlantic, Brookfield / American Equity), notamment l'enquête de 2025 sur le transfert de retraités d'Allegheny Technologies à Athene (cas Bill Schoen documenté dans le chapitre 5). Couverture des évolutions du marché du crédit privé.

Financial Times. Couverture régulière du marché du crédit privé, des évolutions monétaires japonaises, des affaires de Tricolor et First Brands en 2025.

Wall Street Journal. Articles sur la dérégulation bancaire américaine, les ruptures de la politique économique de l'administration Trump.

Reuters. Données sur les CBDC, les mouvements BRICS, les volumes CIPS, la dédollarisation pétrolière.

Reflets.info. Archives sur Amesys, Altice, la surveillance d'État française. Source pour la dimension biographique mobilisée au chapitre 11.

Chainalysis. Geography of Crypto Report 2024 et éditions ultérieures. Données sur l'adoption mondiale des stablecoins par pays, notamment Nigeria, Turquie, Argentine, Inde, Indonésie.

The Block, CoinDesk, Stablecoin Insider. Couverture spécialisée crypto, notamment les rapports trimestriels sur Ethena et les autres acteurs du yield-bearing stablecoin.

Œuvres intellectuelles et conceptuelles

Eric Hughes. A Cypherpunk's Manifesto. 1993. Texte fondateur du mouvement cypherpunk, cité au chapitre 6.

Vitalik Buterin. Écrits sur la defensive acceleration (d/acc), références à la gouvernance distribuée et au quadratic voting. Cités à travers Phil Roux et directement.

Mariana Mazzucato. The Value of Everything. Référence implicite pour le chapitre 2 sur la valeur extraite contre valeur créée.

Michel Foucault. Surveiller et punir. Référence implicite pour le concept de dispositif mobilisé tout au long du livre.

Stephanie Kelton, Hyman Minsky et autres économistes hétérodoxes. Mobilisés en arrière-plan pour penser les déséquilibres systémiques.

Cadres réglementaires cités

GENIUS Act (Guiding and Establishing National Innovation for U.S. Stablecoins). Adopté en juillet 2025 par le Congrès américain. Texte de référence pour la régulation fédérale américaine des stablecoins.

MiCA (Markets in Crypto-Assets Regulation). Règlement européen 2023/1114. Cadre européen des crypto-actifs entré en application progressivement depuis 2024.

Bâle III. Cadre prudentiel international sur les fonds propres bancaires. Origine 2010, modifications successives.

eIDAS 2.0. Règlement européen 2024/1183. Cadre du portefeuille européen d'identité numérique.

Wyoming DAO LLC Act. 2021. Premier statut juridique américain reconnaissant les DAO comme entités juridiques.

Lexique des acronymes et termes techniques

Ce livre mobilise un vocabulaire technique précis, qui appartient à des univers différents (finance traditionnelle, crypto, régulation, géopolitique monétaire). Pour faciliter la lecture, voici les acronymes et termes les plus utilisés, regroupés par domaine. Chaque entrée est tenue courte volontairement : le but n'est pas de remplacer la lecture des chapitres concernés, mais de donner un repère rapide quand un terme apparaît loin de sa première mention dans le livre.

Finance traditionnelle et régulation

AAA, BBB
Notations de crédit attribuées par les agences (Moody's, S&P, Fitch). AAA désigne la meilleure qualité ; BBB désigne le seuil entre investment grade et high yield.
AMF
Autorité des marchés financiers. Régulateur français des marchés financiers et de la gestion d'actifs.
BBB
Voir AAA.
BCBS
Basel Committee on Banking Supervision. Comité de Bâle, qui élabore les standards prudentiels bancaires internationaux (cadres Bâle I, II, III).
BCE
Banque centrale européenne. Banque centrale de la zone euro.
BDC
Business Development Company. Véhicule d'investissement coté américain, créé en 1980, qui prête à des entreprises non cotées. Format de plus en plus utilisé pour vendre du private credit aux particuliers.
BIS
Bank for International Settlements (Banque des règlements internationaux). Institution suisse qui héberge les standards prudentiels internationaux et publie des analyses sur la stabilité financière.
BoJ
Bank of Japan. Banque centrale du Japon.
EBITDA
Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation and Amortization. Indicateur de rentabilité opérationnelle d'une entreprise, très utilisé dans les transactions de private equity.
ESRB
European Systemic Risk Board. Conseil européen du risque systémique, qui surveille la stabilité financière dans l'UE.
ETF
Exchange-Traded Fund. Fonds coté en bourse qui reproduit la performance d'un indice ou d'un panier d'actifs.
FDIC
Federal Deposit Insurance Corporation. Agence américaine qui assure les dépôts bancaires et supervise une partie des banques aux États-Unis.
Fed (Federal Reserve)
Réserve fédérale américaine. Banque centrale des États-Unis.
FHLB
Federal Home Loan Banks. Réseau de banques régionales américaines fournissant du financement à bas coût à leurs membres, y compris les compagnies d'assurance qui en font partie.
FMI
Fonds monétaire international. Institution multilatérale basée à Washington.
FOMC
Federal Open Market Committee. Comité de politique monétaire de la Fed, qui décide des taux directeurs.
FSB
Financial Stability Board. Conseil de stabilité financière, créé après 2008 pour coordonner la régulation financière internationale.
G-SIB
Global Systemically Important Bank. Banque considérée comme d'importance systémique mondiale, soumise à des exigences prudentielles renforcées.
HQLA
High Quality Liquid Assets. Actifs liquides de haute qualité que les banques doivent détenir pour respecter leur LCR.
LCR
Liquidity Coverage Ratio. Ratio de liquidité à court terme imposé par Bâle III.
LLC
Limited Liability Company. Forme juridique américaine équivalente à la SARL française.
NAV
Net Asset Value. Valeur nette d'inventaire d'un fonds, soit la valeur de ses actifs moins ses dettes.
NDFI
Nondepository Financial Institution. Institution financière non dépositaire (fonds, BDC, assureurs, broker-dealers...).
NSFR
Net Stable Funding Ratio. Ratio de financement stable imposé par Bâle III.
OCC
Office of the Comptroller of the Currency. Régulateur fédéral américain des banques nationales.
PDG
Président-directeur général. Équivalent français de CEO.
PE
Private Equity. Investissement en capital dans des entreprises non cotées.
PER
Price/Earnings Ratio. Ratio prix/bénéfice, indicateur de valorisation boursière.
PIK
Payment In Kind. Forme de paiement d'intérêts qui ne se fait pas en cash mais en ajoutant la dette au principal.
RBC
Risk-Based Capital. Cadre américain de capital prudentiel pour les compagnies d'assurance.
SEC
Securities and Exchange Commission. Régulateur américain des marchés financiers, équivalent fonctionnel de l'AMF française.
TIC
Treasury International Capital. Système de données du Trésor américain sur les détentions étrangères de titres américains.

Crypto, DeFi, blockchain

AAVE
Protocole de prêt décentralisé majeur sur Ethereum. Aussi nom du token de gouvernance.
BUIDL
BlackRock USD Institutional Digital Liquidity Fund. Fonds monétaire tokenisé phare de BlackRock, lancé en 2024.
DAO
Decentralized Autonomous Organization. Organisation dont les règles sont inscrites dans des smart contracts et dont la gouvernance s'opère par vote des détenteurs d'un token.
DeFi
Decentralized Finance. Ensemble des services financiers (prêt, échange, dérivés, stablecoins...) opérant sur blockchain via smart contracts.
ENA
Token de gouvernance du protocole Ethena Labs.
ETH
Ether. Cryptomonnaie native de la blockchain Ethereum.
ETF
Voir section précédente.
IPFS
InterPlanetary File System. Protocole de stockage de fichiers décentralisé, alternative à l'hébergement web traditionnel.
KYC
Know Your Customer. Procédure d'identification des clients imposée aux institutions financières et étendue à certains protocoles crypto (BUIDL, par exemple).
MakerDAO / Sky
Protocole décentralisé émetteur d'un stablecoin algorithmique (DAI/USDS). Renommé Sky en 2024.
NFT
Non-Fungible Token. Token unique non interchangeable, souvent utilisé pour représenter une œuvre numérique ou un droit numérique singulier.
OUSG, USDY
Tokens de Ondo Finance représentant respectivement une exposition à des Treasuries américaines et un dollar yield-bearing.
RWA
Real-World Assets. Actifs du monde réel (Treasuries, immobilier, crédit privé, etc.) transposés sur blockchain via tokenisation.
stETH
Staked ETH. ETH mis en staking via le protocole Lido, qui produit un rendement.
TVL
Total Value Locked. Valeur totale verrouillée dans un protocole DeFi, indicateur de sa taille.
UNI
Token de gouvernance d'Uniswap.
USD
Dollar américain.
USDC
Stablecoin dollar émis par Circle, adossé à des dépôts bancaires et des Treasuries.
USDe / sUSDe / iUSDe
Dollar synthétique d'Ethena Labs (USDe), sa version staked génératrice de yield (sUSDe), et sa version institutionnelle wrapped (iUSDe).
USDT
Stablecoin dollar émis par Tether. Premier stablecoin par capitalisation au monde.
USYC
Token de Hashnote représentant une exposition à des Treasuries américaines.

Géopolitique monétaire

BRICS
Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, désormais élargi à d'autres pays. Bloc géopolitique qui développe des infrastructures financières alternatives au système dollar.
CIPS
Cross-Border Interbank Payment System. Système de paiement transfrontalier chinois en yuan.
eIDAS 2.0
Règlement européen 2024/1183 sur l'identité numérique européenne.
GENIUS Act
Guiding and Establishing National Innovation for U.S. Stablecoins. Loi américaine de juillet 2025 créant un cadre fédéral pour les stablecoins.
JGB
Japanese Government Bonds. Obligations d'État japonaises.
mBridge
Plateforme multi-devises de monnaies digitales de banque centrale développée par la BIS avec la Chine, Hong Kong, la Thaïlande, les Émirats et l'Arabie saoudite.
MiCA
Markets in Crypto-Assets Regulation. Règlement européen 2023/1114 encadrant les crypto-actifs dans l'Union européenne.
SWIFT
Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication. Réseau international de messagerie bancaire dominé par les institutions occidentales.
USDJPY
Taux de change du dollar américain contre le yen japonais.

Entreprises et acteurs cités

a16z
Andreessen Horowitz. Fonds de capital-risque américain de la Silicon Valley, investisseur majeur dans Uniswap notamment.
AIG
American International Group. Géant américain de l'assurance, sauvé en 2008.
Apollo, Blackstone, KKR
Trois des plus gros gestionnaires alternatifs au monde, particulièrement actifs dans le private credit.
Athene
Compagnie d'assurance américaine, filiale d'Apollo Global Management.
BlackRock
Premier gestionnaire d'actifs mondial. Opérateur de la plateforme Aladdin.
Ethena Labs
Émetteur du dollar synthétique USDe.
FTX
Plateforme crypto qui a fait faillite en novembre 2022.
GAFAM
Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft. Désigne les principales entreprises technologiques américaines dominantes.
Global Atlantic
Compagnie d'assurance américaine, filiale de KKR.
JPMorgan
Première banque américaine par actifs.
Tether
Émetteur du stablecoin USDT.
UBS
Plus grande banque suisse, qui a absorbé Credit Suisse en 2023.
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